En apparence, la lutte est festive. Les étudiants du département de théâtre, des enseignants et des personnels parcourent les couloirs et font entendre leurs chants et leurs tambours à des rythmes irrésistibles. Les murs du campus sont inondés d’affiches et de banderoles. Des assemblées générales émaillent les journées. Les TD et les cours magistraux sont remplacés par des cours alternatifs au bon goût d’éducation populaire. L’université Paris-8 est en grève

Depuis la rentrée de janvier, étudiants, personnels et enseignants luttent à la fois contre la réforme des retraites et contre le projet de réforme de la recherche, qui doit être présenté avant la fin du mois. Il s’agit d’obtenir plus de moyens et le maintien du statut des chercheurs. A l’entrée de la fac, on distribue des flyers sur un piquet de grève pour expliquer à tous les raisons d’être de ce mouvement. On essaye aussi de convaincre les étudiants qui s’apprêtent à rejoindre les salles de classes et les amphis.

Ici, la mobilisation prend diverses formes : affichage, grève, cours alternatifs, pétitions, tribunes, ateliers de formation (« Comment tenir une tribune en AG ? », « Dessiner une affiche » ou « Rédiger un tract »), projections (L’Âge d’or de Luis Bunuel)… Sont également organisées des rencontres avec les danseurs  grévistes de l’Opéra de Paris, des pièces de théâtres jouées à l’université… Sans oublier la démission administrative de nombreux enseignants-chercheurs désireux de faire réagir.

Une grève reconductible à partir du 5 mars

Fait inédit à cette profondeur, les convergences sont grandes entre étudiants, personnels et enseignants. « Il faut penser ensemble les moyens à mettre en œuvre ppour rendre cette mobilisation active et visible sans faire de victimes », glisse Zineb, étudiante en littérature française. Posée à la cafétéria de la fac avec une amie, la jeune femme s’inquiète toutefois des conséquences de ce mouvement pour les étudiants : « La banalisation des journées de mobilisation et les cours alternatifs ne suffisent pas à répondre aux besoins des étudiants. La priorité, ça reste de recevoir une formation universitaire solide. »

Au premier semestre, les étudiants ont dû passer leurs partiels comme si de rien n’était, dans des conditions parfois compliquées. Mais le deuxième semestre s’annonce autrement plus incertain. Les centaines de personnes mobilisées prévoient une grève reconductible à compter du 5 mars, qu’ils espèrent la plus massive possible. Reste à savoir à quel point elle sera suivie, des divergences existant, notamment au sein du corps enseignant, entre ceux qui rejettent, ceux qui soutiennent et ceux qui participent à la grève.

Le piquet de grève dans le hall de l’université / (C) Kab Niang

Dans le viseur de ces derniers, la loi LPPR, loi de programmation pluriannuelle de la recherche. Les enseignants mobilisés la vivent comme une remise en cause profonde de leur statut, en particulier la fin de la référence aux 192 heures annuelles d’enseignement. Pour eux, la nouvelle réforme va augmenter la précarisation des nouveaux diplômés avec la mise en place de contrats courts, précaires, mal payés et mal protégés par le droit du travail.

Je suis obligé de donner des cours au black pour vivre dignement

Devant ses étudiants dans le bâtiment B2, Marie-Pierre Dausse, professeur d’histoire, défend son point de vue sur la situation actuelle. « Cette loi, c’est le démantèlement des services publics et des acquis sociaux, affirme-t-elle. Je crois en une université publique, ouverte à tous et toutes. Il s’agit de la dernière étape d’une casse sociale clairement programmée par Macron et son gouvernement. Si nous ne mobilisons pas maintenant, c’est une fin très proche qui nous attend. ».

Marie-Pierre ne fait plus de cours à proprement parler depuis la rentrée de janvier. Elle affirme « J’ai complètement réorganisé le cours avec l’accord des étudiants à partir des ateliers, on fait un travail en groupe sur des sujets comme la lutte contre la précarité étudiante et la construction d’un cours et d’un projet par les étudiants eux-mêmes ». Pour elle, «  c’est une opportunité rare de mener une expérimentation pédagogique qui renforce les liens de solidarité avec les étudiants et ouvre un dialogue essentiel avec eux ».

Dans tous les tracts, tous les discours, la question de la précarité enseignante s’impose comme le symbole de cette lutte. Souvent tue, cette problématique est pourtant prégnante à Paris-8, comme nous le raconte Antoine*, 32 ans, chargé de cours en sociologie. « Je suis très inquiet pour mon avenir, glisse-t-il lorsqu’on le croise devant la bibliothèque. J’avais un contrat de trois mois dans cette fac. Mais, au moment où je vous parle, je n’ai pas reçu mon salaire. Et mon contrat ne sera pas renouvelé. J’ajoute qu’il s’agit d’un salaire de misère qui ne me permet pas de vivre comme il faut. Je suis obligé de donner des cours au black et j’ajoute des heures de cours pour vivre dignement. J’ai l’impression d’être inscrit dans une boîte d’intérim. »

Des tensions avec la présidence de l’université

Pourtant, l’enseignement est pour lui une vocation : « J’ai choisi ce métier parce que je trouve que plus on partage, plus on est grand. Avec les réformes envisagées, nous basculons dans quelque chose qui ne donne plus envie aux jeunes de se lancer dans ce métier. Nous demandons simplement au gouvernement le respect des lois et d’écouter la parole des enseignants». Voilà. Une longue litanie, éprouvante, de plus en plus lourde, de plus en plus triste, de plus en plus difficile.

Non loin de là, on finit notre reportage en discutant avec Pasiphae. Cette jeune fille de 20 ans étudie les lettres à Saint-Denis après avoir fait les Beaux-Arts à Angers. Elle vit à double titre la mobilisation actuelle, sa mère étant également impliquée en tant qu’enseignante à l’université de Nantes. « Ce qu’on nous annonce, c’est la fin de l’université, soupire-t-elle. C’est de plus en plus difficile. Je vois ma mère qui est prof vacataire, je la vois galérer entre sa thèse et son boulot. Elle est en grande souffrance. Elle adore ce métier, elle s’investit beaucoup mais elle est dans la précarité. »

C’est pour elle et pour tous les autres, étudiants, personnels ou enseignants, que Paris-8 va continuer à se mobiliser. Ce week-end, la direction de l’université a fait débarrasser le piquet de grève. Mais, dès lundi matin, tout était réinstallé. Preuve d’une motivation qui, malgré la fatigue, ne faiblit pas.

Kab NIANG

Crédit photo : KB / Bondy Blog

*Le prénom a été modifié

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