Depuis le 29 mai, un climat délétère règne à Saint-Gratien, une petite ville du Val-d’Oise. Des habitants de la cité des Raguenets s’opposent au maire Julien Bachard (LR, réélu le 15 mars). L’objet de la colère ? Leur terrain de foot emblématique, que la municipalité a fait détruire sans en aviser personne.

Depuis, les marches, les pétitions et les rassemblements se multiplient pour faire entendre la voix des jeunes. C’était encore le cas samedi dernier, à l’initiative de Zaki Diop, 33 ans, un des « grands frères » du quartier. C’est lui qui a créé le collectif « Saint-Gratien pour tous » et engagé un avocat. Pour respecter les consignes sanitaires, des groupes de 10 personnes masquées sont formés et affluent vers la mairie. Dans une ambiance très joyeuse, on distingue des mamans, des papas, des petits jeunes…

Pour les habitants des Raguenets, il ne s’agit pas que d’un simple terrain de foot. C’est à l’âme du quartier que s’est attaquée la mairie. Un city-stade emblématique, où s’est notamment créée une équipe de street foot, la « team Toho », qui fait office de référence en France. La réputation de la team Toho a même dépassé nos frontières puisqu’elle a représenté la France lors d’un tournoi mondial en Afrique du Sud ou partagé l’affiche d’un spot de pub avec Neymar. Une réussite sportive exceptionnelle pour la ville de 20 000 habitants.

La ville détruit le terrain pour empêcher un match contre Grigny

Le city-stade est également un lieu de vie et de mixité sociale, à écouter les habitants. « C’est le centre du quartier, tout le monde s’y réunit, clame Yoann, 17 ans. Il y a tout là-bas. Ils ont fait plein de tournois. C’est grâce à ça que notre quartier est connu ! S’il n’y a pas de terrain, tout le monde va se disperser. » David, 18 ans, partage le même constat : « C’est vraiment quelque chose d’important. C’était un endroit où on se rassemblait tous ensemble pour jouer au foot dans un moment convivial et très agréable ».

Même la petite Lana, 11 ans, n’en finit plus de déplorer la disparition de son terrain de foot : « Pour moi, le terrain, c’est toute ma vie. Je peux y passer tout mon temps pour jouer. C’est méchant de détruire le terrain parce qu’on y joue sans arrêt. On ne fait rien de mal. »

Une vision que ne partage visiblement pas la municipalité de droite… Le 29 mai, à 6 heures du matin, sans que personne ne s’y attende, les engins étaient de sortie pour démanteler le terrain. Vers 10h33, un communiqué brouillon de la municipalité donne quelques explications sur Facebook. Si le maire a décidé de détruire le terrain, c’est parce que les jeunes de la ville s’apprêtaient à y organiser un match contre les jeunes de Grigny et un tournoi au mois de juin, générant des nuisances pour le voisinage.

Chères Gratiennoise, Chers Gratiennois,Ce matin, nous avons démarré le réaménagement du terrain synthétique des…

Publiée par Ville de Saint Gratien sur Vendredi 29 mai 2020

Apparemment suffisant pour détruire un équipement d’une valeur de 60 000€, rénové il y a à peine trois ans.

Pour les élus, cette explication ne tient pas.  « Le terrain était déjà bloqué par la pose de blocs de béton 8 jours avant le 29 mai. Il était donc rendu impraticable », nous détaille Stéphane Bauer, conseiller municipal d’opposition (PCF). Les jeunes expliquent quant à eux que le match contre Grigny, que la mairie dit avoir appris « sur les réseaux sociaux », était prévu pour avoir lieu… à Grigny !

Ce terrain, c’est tout ce qu’on a

Dina, 21 ans, est entraîneuse de foot à la section féminine de Franconville. Elle organisait souvent des matchs dans le stade. « Ça m’a fait très mal au coeur de voir le terrain détruit, car c’est tout ce qu’on a, regrette-t-elle. Qu’est-ce qui va rassembler les jeunes aujourd’hui ? Le foot rassemble tout le monde, filles, garçons, toutes les générations. Là, il n’y a plus rien qui nous unit. » Yoann dénonce la « mauvaise ambiance » qui règne depuis la destruction du city-stade. David, lui, s’étonne de la méthode politique : « C’est vraiment une mauvaise chose, ça montre qu’ils ne veulent pas dialoguer avec les jeunes d’ici. »

Pendant plusieurs jours, les élus de l’opposition et des habitants essayent de joindre Julien Bachard à plusieurs reprises mais ce dernier a disparu. Son compte Facebook a d’ailleurs été supprimé, un signe de « manque de maturité », dixit David. « Ce n’est pas normal, logiquement quand on rase un terrain il faut dialoguer pour voir la situation, dit Yohann. Il y a même des mamans qui se sont déplacé. »

Isabelle Volat, élue Front de gauche, ne s’étonne pas  la réaction du maire s’inscrit dans un schéma habituel : « Le manque de concertation ne me surprend pas, car ça fait des années et des années, qu’il y a une gestion très autoritaire, très opaque à la mairie. » 

Les vestiges du city-stade des Raguenets

La tension s’est notamment cristallisée autour de la figure de Jacqueline Eustache-Brinio (LR), maire de la ville de 2001 à 2017, aujourd’hui sénatrice. Le communiste Stéphane Bauer n’est pas tendre avec le comportement de l’élue : « Elle n’a pas d’arguments solides, donc elle monte les gens les uns contre les autres. Elle fait peur, et en montrant du doigt une catégorie de la population, elle essaie de ressouder ses troupes autour d’elle. »

Une politique d’exclusion des Raguenets ?

Le 4 juin dernier, Jacqueline Eustache-Brinio porte plainte après qu’une quarantaine de jeunes est venue manifester devant son domicile. « Je ne peux pas supporter cette atteinte à ma vie privée », dénonce la sénatrice dans Le Parisien, s’estimant agressée et menacée. Sur Twitter, Jordan Bardella et Marine Le Pen lui ont apporté leur soutien, expliquant qu’elle avait résisté à la « loi des racailles ».

Zaki Diop regrette : « On s’est sentis salis. » Emmanuel Mikael (Modem) dénonce lui aussi une « volonté de marginaliser le quartier des Raguenets » : « C’est un message qui a toujours été porté par cette équipe municipale. Cela permet ainsi l’implantation de Madame Eustache-Brinio auprès d’un certain électorat. La politique de cette ville est tournée vers le centre-ville et les quartiers les plus favorisés au détriment de ce qui se fait aux Raguenets. »

A la surprise générale, le terrain est à nouveau la cible d’un démantèlement de la mairie mercredi dernier. A l’aube, des pelleteuses sont dépêchées aux Raguenets. Malika nous raconte : « Je dormais et j’ai entendu du bruit sur la rue. Il était aux alentours de 5h45, et j’ai vu les camions qui déchargeaient les pelleteuses. » Elle prend son téléphone et appelle Zaki Diop : « Quand j’ai vu son nom s’afficher sur mon téléphone, j’ai su tout de suite qu’il s’agissait du terrain. Je suis arrivé en courant ! Ils n’ont même pas de respect pour les habitants… »

Le porte-parole du collectif va voir les policiers municipaux et les salariés de Fayol. « Il leur a demandé s’ils avaient un papier leur permettant de travailler sur le terrain, mais ils n’avaient rien. Il leur a donc dit de repartir », raconte Malika. Le ton monte quelque peu, la police nationale est appelée en renfort. « Même les policiers nationaux nous ont dit qu’ils ne cautionnaient pas la destruction du terrain. Ils préfèrent que les jeunes aient un terrain plutôt que de les voir tourner dans la ville toute la journée à ne rien faire. »

Contactés, Jacqueline Eustache-Brinio et Julien Bachard ont refusé nos demandes d’entretiens. Les habitants, eux, sont déterminés à poursuivre leur combat pour le terrain de football qui leur est si cher.

Hervé HINOPAY

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