Dans votre dernier livre, « Mitterrand et la guerre d’Algérie », vous écornez l’icône de la gauche, adulée par des générations parmi lesquelles des Français issus de l’immigration. Ne craignez-vous pas d’exacerber les passions autour d’un sujet sensible ? Vous avez raison mais le travail de l’historien ne fait pas plaisir à tout le monde. On  prend quelquefois des risques sur les thèmes que l’on étudie. C’est la gauche qui a commencé la guerre d’Algérie, avec le gouvernement de Pierre Mendès France en novembre 1954. Le PCF, premier parti de France à cette époque, a quand même voté les pouvoirs spéciaux en 1956, Mitterrand, lui, ministre de la justice dans un gouvernement socialiste, a voté pour envoyer le contingent en Algérie…

Est-ce bien utile de revenir là-dessus ?

La gauche ne peut pas reconstruire son identité politique si elle fait l’impasse sur son passé colonial. Tout cela passe par un réexamen critique de son histoire. Après, on peut me dire que je fais le jeu de la droite, mais il suffit de se reporter à nombre de mes écrits qui montrent la torture ou la répression par des gouvernements de droite, à « La gangrène et l’oubli », par exemple, pour constater que ce n’est pas le propos. Car il faut bien commencer à traiter le passé de la gauche pendant la guerre d’Algérie.

La réconciliation passe-t-elle aussi par la réappropriation de la mémoire et de l’histoire par les Français issus de l’immigration algérienne ?

Attention à ne pas confondre deux notions. Il y a, d’abord, l’Histoire, qui suppose un travail pédagogique, littéraire, scolaire, et une recherche sur archives. Cela peut concerner par exemple toute l’histoire, de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’histoire récente. C’est la tâche de l’historien, et du politique que de l’entretenir. Si l’histoire n’est pas enseignée elle se perd. La mémoire, c’est autre chose. Elle relève du vécu, des bribes d’histoires qui circulent, des itinéraires personnels ou de la tradition familiale.

Mais cette parole commence à émerger. Le film « Hors-la-loi », réalisé par Rachid Bouchareb, en est un exemple.

C’est un sujet très intéressant car il révèle les préjugés très puissants d’une certaine fraction de la population  française à l’égard des Algériens. Ce qui pose problème, c’est la façon de faire le film. Il y a des erreurs historiques. On peut, certes, dire que c’est une fiction, mais une fiction ancrée dans une réalité historique, ce n’est plus tout à fait une fiction. Les Français faisant sauter le bidonville de Nanterre en 1961, l’ouvrier à l’usine Renault prenant la parole, rapporté aux conditions de clandestinité des Algériens en France… On est loin de la réalité vécue à l’époque par les immigrés. « Hors la loi » dévoile à la fois les préjugés de certains Français, résultants de l’époque coloniale, et la méconnaissance de certains Algériens sur leur propre histoire.

Un constat propre aux descendants d’Algériens nés en France ?

C’est compliqué à dire. Je suis au contact d’une « élite » scolarisée comme professeur d’université. Je constate l’accroissement du nombre de doctorants. Il y en avait très peu il y a quinze ans.  Aujourd’hui j’ai douze étudiants doctorants sur le Maghreb et l’Algérie. Cette « élite », on la voit aussi dans les amphis. Les cours sur le Maghreb sont pleins de jeunes qui veulent se pencher sur la mémoire de leurs parents, leurs grands-parents.

Une évolution que vous ressentez aussi en tant qu’historien ?

Si je me fie à des paramètres objectifs, oui. Aujourd’hui, je suis régulièrement invité dans des conférences, par des mairies ou des mouvements associatifs. Dans la seule année 2010, j’ai cumulé une quinzaine d’invitations, en allant à Givors, Rennes, Saint-Etienne, Aubervilliers, ou Bobigny. A chaque fois, il y avait plusieurs centaines de personnes. Je suis la semaine prochaine à Vaulx-en-Velin.

Quel est le profil de ces jeunes ?

C’est une jeunesse urbaine, scolarisée, qui poursuit des études longues et entre dans la société française en voulant connaître cette histoire. C’est une forme de citoyenneté. Dans les quartiers, il  n’y a pas que les jeunes qui brûlent des voitures, et vivent dans la précarité. Il y a ceux inscrits dans une démarche de savoir, qui assistent à des conférences, se réapproprient cette histoire. Il y a quelque chose qui s’est passé dans ce pays.

La réconciliation entre la France et l’Algérie pourrait-elle venir  des quartiers ?

Ils sont à la fois pour la réconciliation des mémoires, mais sur la base d’une vérité de l’histoire et d’une justice rendue aux parents.

Vous êtes d’accord avec cela ?

Oui. La réconciliation ne suffit pas. Il faut aussi la justice. Sortir de la guerre des mémoires n’implique pas d’effacer les ardoises. Mais on n’en est pas là en France. Aujourd’hui, on est encore dans l’étape de la connaissance, vers la réconciliation.

Et « la repentance » dans tout cela ?

Je n’aime pas ce terme. Je suis plutôt sur une trajectoire de connaissance, de réconciliation, de vérité et justice. Ce travail est en soi considérable.

Le terme « mémoire » appelle souvent le mot « guerre »…

Rappelons que la mémoire renvoie toujours aux traumatismes, aux blessures. Et sur cette histoire algérienne, il y a une douleur et une sensibilité qui se sont transmises.

Comment dissocier mémoire et guerre ? 

Il faut commencer par rappeler que la mémoire s’articule sur des traumatismes. La mémoire historique de la guerre est donc toujours conflictuelle. Concernant la guerre d’Algérie, elle ne peut être vécue de la même manière selon que l’on soit du côté du nationalisme français ou algérien. Or, dans la société française, on a les deux cas de figure. Pour les uns, c’est l’Algérie française avec l’histoire du grand-père pied-noir, des appelés du contingent. Pour les autres, l’Algérie porte la mémoire des exactions, de l’humiliation et du système colonial. Or, aujourd’hui, il y a deux options : ruminer dans la nostalgie de l’Algérie française pour certains, ou dans la mémoire de l’humiliation des pères de l’autre. Plutôt que de rester dans la répétition de cette mémoire traumatique, il faudrait s’orienter vers une réconciliation.

Après la loi  soulignant le « rôle positif de la colonisation », votée en 2005, c’est plutôt  mal parti.

Oui et non. Sur le court terme, la guerre d’Algérie et l’indépendance algérienne, il y a une possibilité de réconciliation. A condition d’accepter que l’indépendance était inéluctable et nécessaire, de reconnaître que l’Algérie est aujourd’hui un grand pays indépendant avec son régime, avec qui on peut avoir des désaccords, son hymne national, ses élites, ses problèmes avec sa jeunesse notamment. Mais sur le long terme, la colonisation, cela bloque. Il faut revenir à l’origine, à l’arrivée des Français en refusant l’idée sous-jacente qu’ils ont apporté « la civilisation aux barbares ». C’est tout le problème de « la décolonisation des imaginaires », et c’est une autre paire de manches…

C’est aussi le rôle de la Fondation sur la mémoire de la guerre d’Algérie installée en octobre dernier, non ?

Oui, sauf que si cette fondation travaillait sur la réconciliation, son titre l’indiquerait. On reste sur la mémoire que l’on connait déjà. On est toujours dans « on ne sait pas tout », « on ne connaît pas », on se met en mode « amnésique ». Mais les historiens ont déjà tout dit !

En 2008, une loi prévoyait de repousser les délais de consultation des archives de la guerre d’Algérie. Un obstacle supplémentaire pour écrire cette histoire ?

On en n’a pas forcément besoin. Quand j’ai commencé à travailler il y a 35 ans sur l’Algérie, il n’y avait pas d’archives. Je suis allé voir les acteurs de l’époque et les archives de presse, que j’ai confrontés. Les archives de l’Etat, c’est important mais pas essentiel.

Oui mais pourquoi les rendre inaccessibles ?

Franchement, beaucoup sont ouvertes, notamment celles concernant la vie quotidienne. Que ce soit à Aix-en-Provence, à Fontainebleau ou à Vincennes, elles restent peu fréquentées. Les archives de sûreté, c’est un autre problème. Il s’agit de tout ce qui touche à l’armée, aux forces de police. Mais tous les Etats verrouillent ce type de documents. Et les historiens tentent d’y accéder pour percer des secrets, c’est un débat vieux comme mon métier.

Les archives algériennes restent quand même un sujet délicat…

C’est vrai, il y a une singularité. Jusqu’en 1962, l’Algérie c’était la France, donc les documents rapatriés sont des archives de souveraineté. Maintenant que l’Algérie est indépendante, il  faut s’orienter vers une restitution pour tout ce qui touche à la vie quotidienne, l’administration, le cadastre, l’électricité… C’est une démarche de réconciliation. Mais il faut également une volonté politique, et là on n’est plus dans l’Histoire.

Y a-t-il un lien entre les émeutes de 2005 et la guerre d’Algérie.

Peut-être, je pense que c’est lié, inconsciemment. Et puis, l’année 2005 est très intéressante, avec trois moments clés. Elle commence par la loi de février sur « le rôle positif de la colonisation ». Elle se poursuit dans un débat étrange sur le « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Un « non » très social, citoyen. Mais aussi un « non » très souverainiste, très replié sur la France profonde. N’oublions pas que Le Pen, Villiers ont voté contre le traité. Le « oui » pouvait être l’ouverture, le refus des frontières, la lutte contre la xénophobie. L’année 2005 se termine sur la question de la banlieue, du sentiment d’abandon dans les quartiers, de l’humiliation et du racisme. Je crois qu’il y a un lien entre tout cela à savoir la redéfinition d’un « lien national ». Comment reconstruire une nation si on fait abstraction du passé, si on glorifie le colonialisme, si on rejette l’Europe ? Si on commence à renforcer les frontières, demain cela sera les visas et la chasse aux immigrés. On ne construit  pas l’avenir en restant ancré dans un nationalisme étroit.

Propos recueillis par Nadia Moulaï

« François Mitterrand et la guerre d’Algérie », François Malye et Benjamin Stora, édition Calmann-Lévy, 2010.
« Algérie, 1954-1962 », Benjamin Stora avec Tramor Quemeneur, édition Les Arènes, 2010.

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