Je me suis toujours demandé de quel bois étaient fait les chauffeurs de bus RATP. Ils (ou elles) doivent maîtriser leur bus à l’intérieur comme à l’extérieur et ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir le faire. L’autre jour par exemple, alors que je prenais le bus 60 (Porte de Montmartre/Gambetta) pour rejoindre la place des Fêtes, à peine les portes étaient-elles refermées, que déjà ça s’embrouillait. Une dame criait sur le monsieur devant elle parce qu’il lui avait écrasé le pied. Au départ ils se « chamaillaient » entre eux.

Elle, d’un air hargneux : « Vous pouvez pas faire attention ? » Lui avec un accent créole : « Mais vous voyez bien que je n’ai pas fait exprès Madame, j’allais m’excuser mais vous m’avez agressé ! Oui, bien sûr c’est pour ça que vous ne vous excusez pas, hein ? Oh, eh bien vous avez qu’à boire de la piquette, ça vous calmera ! »

Comme elle n’était pas contente, la voilà qui adopte une attitude agressive parlant de plus en plus fort à propos des gens mal élevés dont fait partie le monsieur et patati et patata…  Le monsieur répond au même niveau, un autre voyageur se mêle à la querelle. On commence alors à sentir que sa couleur, noire, est à l’origine de sa mauvaise éducation. Les mots ne sont pas limpides mais le message lui, l’est : « Il y en a qui n’ont rien à faire ici, ils ne pourront jamais s’intégrer, c’est tout le problème du savoir vivre ensemble ».

Le chauffeur dans tout ça ? Il entend le brouhaha habituel et jette un œil de temps en temps dans son rétroviseur  pour voir si la situation ne dégénère pas. En même temps il surveille la route et les passants qui parfois traversent devant son bus. Il réussit et freine à temps, lorsque deux ados traversent en courant juste devant les roues du bus. Ouf ! Tout le monde est sauf. Je réussis à me frayer un passage en serpentant jusqu’à l’entrée du bus afin de taper la causette avec le conducteur qui se trouve, en l’occurrence, être une conductrice. Je lui dit : « On dirait qu’ils sont énervés les gens ? » Elle sourit en coin et me répond que c’est un jour calme malgré tout.

« Mais est-ce que ça ne vous stresse pas dans la conduite, tous ces énervés de la vie qui montent à chaque arrêt ? » Elle rit et me répond : « Du moment que ça en reste aux mots ! Quelques fois j’ai dû arrêter le bus car des voyageurs ont commencé à se battre alors que le bus était plein. Les enfants pleuraient, les gens essayaient de séparer ceux qui se battaient, ça hurlait dans le bus. Je ne pouvais plus conduire alors, j’ai dû appeler la police et me garer en attendant, heureusement, ils viennent vite en général ! »

J’imagine sans peine la scène. Il est vrai qu’il ne faut pas grand-chose pour que les gens se mangent entre eux ! Sans compter les bonnes femmes qui râlent quand des poussettes montent en oubliant qu’elles sont aussi passées par là. Bref, l’hôpital qui se fout de la charité quoi. « Après, tout est question d’habitude », me confie la conductrice. Elle me raconte que tous ses collègues n’ont pas sa patience. Elle en connaît un qui parfois refuse de démarrer le bus tant que les gens qui viennent de monter n’ont pas validé leur ticket ou dit bonjour. « Il a pas peur de se faire agresser ? En général, ceux qui fraudent ouvertement devant le chauffeur n’hésitent pas à devenir odieux, non ? Pas forcément, rétorque la conductrice, mais il ne veut pas qu’on fasse la loi dans son bus, c’est tout. »

Oui, c’est un peu normal, il n’empêche que les chauffeurs de bus  allient des qualités essentielles : esquiver les chauffards parisiens à deux ou quatre roues ; supporter les humeurs des passagers tout en renseignant les voyageurs ou en demandant aux passagers de se pousser vers le fond alors qu’il n’y a plus de place, mais que tout le monde veut monter. Mieux vaut être armé psychologiquement. Mais notre chauffeuse est faite d’un bois de chêne impérissable : « J’adore mon métier, et vous savez quoi ? Je me considère comme une privilégiée. Moi; ceux que je trouve admirables, ce sont ceux qui bossent à l’hôpital, ça j’avoue,  je n’aurais pas pu le supporter. »

Je me retourne pour voir si les deux passagers se sont calmés. Ils semblent être descendus. Le calme est revenu dans le bus. Au moment de descendre à mon arrêt, j’entends que ça beugle dans le fond. Deux mamans qui viennent de monter avec leur poussette s’acharnent sur un jeune homme qui bloque la place réservée aux poussettes. Il ne semble pas se rendre compte de la fureur qu’il suscite car il tripote son iPod en remuant la tête. Je me tourne vers la conductrice du bus et je lui dis : « Ne vous inquiétez pas, ils trouveront bien un moyen de s’entendre quand il aura baissé la musique qui hurle dans sa tête. » Il n’avait pas l’air méchant mais juste l’air absent, et ça, dans les transports en commun, ça pardonne rarement.

Nadia Méhouri

Nadia Méhouri

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