Comme des milliers de jeunes dans le quartier, Thomas, 27ans va apprendre à conduire sur le « ter-ter » avec son frère. Le jeune homme va vite comprendre que tenir le volant sans avoir le papier rose n’est pas un jeu d’enfant.
La nuit commence à tomber, Thomas* commence à ressentir des crampes à ses jambes, ses bras sont lourds comme du granite.  Maxime, son petit frère le raccompagne jusqu’à son domicile, tous deux n’habitent plus ensemble, car le frelon a fait son nid au grand dam de la daronne.
Deux heures durant, ses jambes se sont entremêlées entre les pédales d’accélérateur et de frein. Deux longues heures où il a failli renverser un chien, s’écraser contre un mur, briser le pare-brise de la caisse de son frère… Bref, jouer avec sa vie. Thomas vient d’avoir ses 26 ans, souffre du complexe d’être une sorte de Tanguy, faute d’un emploi stable. Alors en attendant, il passe son code et apprend à conduire avec son grand-frère, tout ça dans la clandestinité.
Conduire n’a jamais vraiment intéressé Thomas, prétextant que c’était pour les autres non pour lui. Malgré les invectives à répétition de ses potes, le pressant à choper rapidement son permis, Thomas préférait rester dans sa petite zone de confort chérissant les sièges préchauffés par ses prédécesseurs, et les odeurs putrides régnant dans les bus de la RATP. En réalité, Thomas avait plus peur de la conduite qu’autre chose, la vision de se voir sur le siège conducteur le terrifiait.
Pour être libre et indépendant : avoir son permis
Ses parents sont à pieds, ça ne les a pas empêchés de vivre surtout pas de le sermonner sur la nécessité d’avoir un moyen de locomotion en Ile-de-France « Avoir une voiture ce n’est pas un luxe, ça s’avère obligatoire pour trouver un job plus tard » lui répétait son père. Comme d’habitude, il constate amèrement que la réalité se plie aux sentences de ses parents. Son diplôme en poche, il s’est vu refuser plusieurs emplois, car il n’était pas véhiculé. Avoir une voiture, ce n’est pas seulement la possibilité de se déplacer plus rapidement, c’est un signe de réussite ; ériger en valeur, être un homme, un homme indépendant et libre veut forcément dire « être véhiculé ».
La légende veut qu’une des femmes de son quartier se soit fait taxé près de 150 heures de conduite en près d’un an environ, sachant qu’il n’a jamais conduit de toute sa vie (à part sur sa console de jeux vidéo) Thomas a ressenti des frissons le parcourir tout le long de son corps à l’écoute de cette histoire. Ne voulant pas être le prochain sur la liste, Thomas accepte la proposition de son petit frère Maxime : lui donner des cours tous les dimanches.
Maxime et ses autres potes sont nés avec un volant dans les mains, déjà hauts comme trois pommes qu’ils sillonnaient les rues de la ville en Clio.  Chaque soir, lorsqu’il se posait à côté de l’épicerie du coin, il passait en revue sur Internet les bagnoles dans lesquelles ils rouleraient à l’âge requis. Quand ils passent leur permis, ce n’est pas tant l’épreuve de la conduite qu’ils les saoulent, mais plutôt le code. Rouler à droite de préférence, regarder les trois rétroviseurs lors d’un dépassement, tout ce charabia n’a pas de sens pour eux, la conduite et ses règles ils les ont apprises sur le tas.
En lisant le journal, Thomas a lu qu’un nouveau projet de loi visant la formation des jeunes au permis de conduire dès le lycée allait peut-être voir le jour. Ce qui reviendrait à moins d’heures de conduite, donc moins de rentabilité pour les auto-écoles. Aussi le temps pour repasser l’examen après l’avoir raté ayant été réduit, Thomas se sent plus serein. Pas étonnant que le chef du syndicat des auto-écoles se sente trahi par le gouvernement. Le prix a toujours représenté un frein pour Maxime et Thomas, lorsqu’ils se sont inscrits, les frères ont tous deux versé des acomptes de 400 €. Une somme colossale quand on a de faibles revenus…
Des cours de conduite dans un parking
La conduite supervisée aurait pu être un recours si seulement la situation n’avait pas été aussi urgente. Mais, Thomas ne se voyait pas se mettre sous l’assurance de son petit frère. Allergique à tout ce qui est paperasse, il était hors de question pour lui de perdre du temps dans ces bricoles. De plus, la conduite, Maxime c’est avec Richard, un ami, qui lui a enseigné. Comme un flambeau, elle se transmet par les grands du quartier ou par un proche de la famille. Pour Maxime, c’est tout à fait normal d’apprendre avec son frère les bases de la conduite pour ne pas perdre de temps (et de l’argent ) avec l’Auto-école.
Thomas et son frère ont décidé de se retrouver au grand parking du centre commercial, pas loin du centre-ville afin de s’exercer librement à la conduite. Comme d’habitude, à l’approche d’une nouvelle expérience, Thomas se sent plongé contre son gré dans un mélange d’excitation et d’angoisse ne sachant pas quel sentiment parle le plus fort en lui. Thomas regarde attentivement vers le siège de son frère, ce qu’il lui explique est flou, mais Thomas hoche de la tête faisant semblant d’avoir compris quelque chose au charabia de son frangin. Les débuts sont difficiles, Thomas ne fait que caler, s’étonne à quel point le démarrage peut être compliqué. Au fur et à mesure, il parvient à maîtriser le point de patinage.
Sur le parking, Thomas et son frère  rencontrent d’autres personnes en apprentissage, dur de ne pas se croiser vu que chacun tourne dans le sens qu’il veut, ils se font des petites frayeurs par moment, mais l’espace est assez large pour les croisements. Les policiers qu’ils rencontrent dans le parking sont assez souples, leur disant quelques réprimandes, leur recommandant de vite régulariser leur situation. Ce sont plutôt les moniteurs de moto qui joue au sergent-chef, tout le monde doit déguerpir lorsqu’ils arrivent.
Les semaines passent et les instructions commencent à porter leur fruit. Thomas roule en deuxième et parvient même à rétrograder. De nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, il se voit déjà en train de conduire voyant les distances se rétrécir en voiture. Thomas pense acheter une Opel Astra pour commencer…
Jimmy Saint-Louis
* Prénom modifié

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