Dans le quartier de Bois-Blancs à Lille, une maison d’accueil combat chaque jour de la semaine l’isolement social, la perte d’envie et de motivation, pour soi, pour retrouver un travail, pour aller vers les autres. L’Espace Familles est un lieu où l’on recrée du lien.

Au 234 rue des Bois Blancs, à Lille, c’est une petite maison décorée pour les fêtes de fin d’année que l’on découvre en poussant la porte d’entrée. Un sapin, quelques guirlandes, des créations faites main qui s’alignent les unes derrière les autres, un radiateur électrique qui fait ce qu’il peut pour réchauffer la pièce d’accueil. Une pièce qui donne d’ailleurs sur une autre, équipée de fauteuils colorés et quelques coussins douillets, puis une porte. Derrière celle-ci, une cuisine, dont deux lapins font le bonheur du visiteur et au fond, un jardin. Le lieu est customisé aux couleurs des créations et son atmosphère accueille comme elle se doit.photo 1(1)

Le café chaud attend, à côté de tasses, que des âmes seules viennent s’en servir. Sur le tableau de bord, la couture a été attribuée à Marie, le chant confié à Annick et Karima s’occupe des cours pour l’obtention du DILF -le Diplôme initial de langue française. Ouafaa et Tahereh accueillent, écoutent, parfaitement à l’aise dans leurs rôles de médiatrices. Le tout sous la houlette de Laetitia Barzin, grande et fine femme brune à la voix douce.
 
Ce lieu, aussi destiné à l’accompagnement des personnes aux RSA, assure par ailleurs un soutien à la parentalité. Une sorte d’espace de transition dont on entre avec un problème précis et que l’on résout en sortant. Mais le coeur de la mission consiste en l’accueil pour les personnes qui subissent un repli, un isolement. On les invite à développer/redévelopper une envie, une activité. On les aide à refaire un cv. On les réoriente vers un centre d’insertion… Tout est mis en œuvre pour casser le cercle vicieux de l’isolement et de la perte de toute vie sociale.

Une façon de rester dans la société

Aujourd’hui, nous sommes lundi. La douce Taereh s’occupe de l’esthétique. Les rendez-vous sont pris, les vernis sont prêts. Une première dame arrive, avec son déambulateur. Elle est assez âgée, mais souhaite tout de même « rester coquette ». Pendant que l’animatrice sort ses accessoires de beauté, cette dame raconte ses derniers calvaires. Sa santé, ses enfants qui ne viennent plus lui rendre visite. Ses petits enfants, qu’elle n’a jamais rencontrés. « Des fois, je rêve que quelqu’un sonne à la porte et qu’en ouvrant, je tombe nez à nez avec l’un des petits enfants. Qu’ils m’appellent mamie, que l’on se prenne dans nos bras ». En douceur, Taereh nettoie les mains de cette grand-mère malheureuse, tout en écoutant les mots qui expriment ses douleurs. Parfois, elle invite les femmes qui viennent sous ses mains à « se faire des soins, s’occuper de son apparence », souvent elle les pousse à ne pas se laisser aller. Une façon de rester dans la société.photo 5(1)

Pendant que la manucure va bon train, une seconde femme arrive. Plus jeune, elle souhaite juste épiler son visage. « Vite fait hein, Taereh, on fait simple aujourd’hui ». Pour elle, qui travaille, le prix du soin est de trois euros. Pour les plus démunis, il n’y a qu’un euro à débourser. Un euro pour ressortir toute jolie et pour avoir été écoutée. En fin d’après-midi, une troisième femme débarque, l’air ronchon. Elle ne vient pas pour les soins. N’a plus envie de faire d’efforts -jusqu’à oublier de se laver. On lui ouvre la porte, elle grimace et va s’asseoir, comme à son habitude. Elle est là parce qu’elle a besoin de boire un café, dans son repère. Ce lieu où elle peut même ne rien dire et simplement observer. Agacée par notre présence, elle évitera même de parler. Mais toutes sont heureuses d’avoir ce petit lieu à elles.

« Vous devriez voir les yeux des bambins qui viennent pour les ateliers création » glisse la première dame, qui a presque oublié son passé, ce qui la rendait si triste lorsqu’elle passait la porte d’entrée. Plus joviale, plus détendue qu’à son arrivée elle nous raconte comment les ateliers font naître une passion chez certains, des plus jeunes aux plus âgés. À quel point l’atelier couture est difficile, quand on n’a jamais tenu une aiguille dans la main. Tour à tour, on nous montre ce qui a été réalisé, par les personnes qui viennent là. On commente, on rit. En partant, nous entendons encore les bavardages, les commentaires. Les potins qui font du bien. On prend son temps. Car dehors, c’est de nouveau la solitude qui les attend.

Lara Plougastel

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