Le symbole du capitalisme utilisé pour faire de l’aide alimentaire. Pour Kamel Guemari, il s’agit de « donner une leçon à un système qui nous a trop exploités parce que normalement c’est leur rôle, ce qu’on fait ». Pendant le confinement, une quarantaine de bénévoles se sont relayés en 2×8 (comprenez : par cycles de deux fois huit heures) pendant le confinement pour assurer la préparation et la répartition de colis alimentaires sur le site du McDo de Saint-Barthélémy, dans le 14e arrondissement, fermé par la direction nationale de l’enseigne.

Avec le déconfinement, iels ont décidé de continuer et, de plus en plus nombreux, iels ont continué de préparer des colis pour aider celles et ceux qui en avaient besoin. Peu à peu délaissés par les pouvoirs publics et désertés par les commerces, les quartiers nord de Marseille sont très touchés par la précarité et l’insalubrité.

Kamel Guemari, sous-directeur du restaurant de Saint-Barthélémy, a vu très vite la nécessité d’agir. « Moi, je suis travailleur dans ce McDo depuis 21 ans, rappelle-t-il. Les habitant-e-s de ces quartiers m’ont aidé à gagner ma subsistance depuis 21 ans, aujourd’hui mon rôle c’est de leur rendre la monnaie de la pièce. »

Le McDo, la « place du village » dans les quartiers Nord

Le restaurant du 14e arrondissement a une importance que l’homme connaît particulièrement : il ne s’agit pas d’ « un simple restaurant », jure-t-il, mais de l’un des derniers lieux de sociabilité du quartier. Comment comprendre, alors, la décision de McDo France de fermer le site ? « Ils ont essayé d’éteindre cette place du village », regrette Kamel Guémari.

Après de nombreuses luttes au sein du restaurant, le 13 décembre dernier, le restaurant de St-Barthélémy a été placé en liquidation judiciaire. Cette « faillite organisée », explique Kamel, a été « orchestrée par McDo et certains protagonistes pour nous mettre en échec » car le restaurant tournait en sous-effectif depuis des mois, et aucun investissement n’avait été mis en place pour garder la compétitivité du McDonald’s (la création d’une nouvelle ligne de Drive par exemple). Malgré la fermeture officielle du restaurant, le syndicaliste de Force Ouvrière indique « n’avoir jamais cessé de faire vivre cette place du village », et avec la pandémie de Covid-19, il estime que « le restaurant a trouvé son utilité et son efficacité ».

En effet, le confinement a décuplé et accentué la précarité dans laquelle vivaient déjà de nombreux foyers dans les quartiers populaires de Marseille, où les taux de pauvreté sont supérieurs à 39%, contre une moyenne nationale de 14,7% d’après des chiffres de l’Insee. Très vite après le début du confinement, Salim Grabsi, membre du SQPM (syndicat des quartiers populaire de Marseille), dit avoir eu « des retours au niveau des quartiers nous disant qu’il y avait des familles qui n’avaient plus à manger ». Dès lors, lui et Kamel Guemari décident de se rencontrer et se rendent compte « qu’il y a un formidable outil qui s’appelle le McDo, qui n’est plus en activité et qu’on peut donc le récupérer pour le mettre au service des habitants des quartiers populaires ».

C’est une réquisition, pas un squat : on est rentrés avec les clés

« Avant de se lancer, bien entendu, on a fait un courrier au PDG de McDo France Nawfal Trabelsi » par l’intermédiaire de l’avocat des salariés de McDo, Ralph Blindauer, expliquent les initiateurs. Dans ce courrier, les syndicalistes proposent à la direction l’idée de « mettre à disposition le restaurant le temps du confinement pour venir non seulement en aide à la population par rapport à la pandémie, mais surtout par rapport à la crise humanitaire qui pointait le bout de son nez », selon Salim Grabsi. D’ailleurs, il avoue avoir été assez confiant quant à la réaction de McDo France : « Je me disais qu’on faisait une opération qui leur coûtait zéro centimes, qu’on pouvait leur faire une publicité d’enfer, et donc qu’ils auraient tout à gagner en s’inscrivant avec nous dans cette opération. »

Pourtant, le lundi 6 avril à 14 heures, la sentence tombe : « La réponse de McDonald’s France, c’est qu’ils ne veulent plus rien avoir à faire de près ou de loin avec les salarié-e-s du McDo de St-Barthélémy ». Pas de quoi freiner l’ardeur de ces derniers. Une demi-heure plus tard, décision est prise de réquisitionner le restaurant. « Et je précise bien que c’est une réquisition, pas un squat, ajoute Salim Grabsi. Kamel est sous-directeur du restaurant, il a les clés et donc on est rentré avec les clés ».

Les militant-e-s décident donc de transformer le restaurant en centre névralgique de la redistribution alimentaire pendant cette période de crise. Le site permet d’assurer la préparation et la répartition de colis alimentaires aux différentes associations et collectifs dans les respect des mesures sanitaires et gestes barrières. « Les salarié-e-s de McDo ont une formation QSP (qualité, service, propreté) », de plus le restaurant situé dans le 14e arrondissement, au cœur des quartiers populaires, a une position stratégique et dispose d’équipements idéals : deux chambres froides, une zone de stockage, un espace drive. « On s’est dit qu’on allait mettre tout ça au service des habitant-e-s des quartiers populaires », résume Salim Grabsi.

Avec l’aide des pouvoirs publics ? Pas du tout, regrettent le syndicaliste. « La préfecture, le préfet, la région, le département, LA mairie de Marseille ont décidé ne pas nous aider. Aucune structure, aucune administration n’est venue ici et ne nous a donné ne serait-ce qu’un paquet de pâtes ou de riz. On fonctionne uniquement avec la générosité des Marseillaises et des Marseillais ».

Et maintenant, une fondation et un restaurant solidaire ?

Les colis alimentaires sont constitués grâce à des donations de particulier-e-s, mais aussi en partenariat avec Emmaüs et divers associations et collectifs comme le collectif de la Maison-Blanche ou celui des infirmières : « Des corps de métiers sont venus et se sont greffés à nous, indique Salim Grabsi. On a des policier-e-s, les infirmières, les marins pompiers de Marseille, l’ordre de Malte aussi qui est avec nous ».

L’initiative solidaire prend très vite une ampleur inédite. Kamel raconte : « Au début, on a commencé à desservir 5 quartiers avec 5 associations, et 5 semaines plus tard on a 45 quartiers, 50 associations sur la ville de Marseille, mais à côté de ça on fait aussi Aix-en-Provence, Gardanne, Septèmes-les-Vallons… » Au total, entre 13000 et 15000 personnes bénéficient de l’action chaque semaine.

Selon Kamel Guemari, c’est ce qui explique l’absence d’action en justice intentée par la direction nationale de l’enseigne. « On domine le rapport de force avec McDo, dit-il. On les attend de pied ferme ; ça fait des années qu’avec McDo, c’est coup pour coup donc ça ne nous dérange pas de continuer à leur donner des coups ».

Maintenant que le confinement est loin et que le déconfinement est passé, les militant-e-s n’ont toujours pas fini leur travail. Ils ne comptent pas s’arrêter là, Kamel Guemari explique que « le but à moyen et long terme c’est de faire un restaurant solidaire ». Pour lui, il s’agit de « prouver qu’on peut s’auto-organiser pour que ce soit le peuple qui décide ».

Dès lors, Kamel Guemari et ses camarades désirent « continuer à être la place du village, et bien sûr continuer à faire des dons alimentaires, à la différence qu’on voudrait de vrai-e-s salarié-e-s pour préparer les colis », car en effet aujourd’hui le site tourne grâce au bénévolat. Le militant FO annonce la couleur, la création d’une fondation à but non lucratif et d’un restaurant solidaire à but non lucratif. « C’est notre prochaine lutte et nous n’allons rien lâcher ». Comme d’habitude.

Esther BENCHIMOL

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