« Des papiers pour étudier », scandent les manifestants. Une cinquantaine d’enseignants et élèves ont abandonné leurs salles de classe pour se regrouper devant l’entrée du lycée Jacques-Fayder d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Ce jeudi matin, ils manifestent leur colère contre une impasse administrative qui concerne deux de leurs élèves et camarades. Et ce alors qu’ils doivent passer les épreuves de baccalauréat dans dix jours.

Les deux lycéens, Édouard et Hajda (leurs prénoms ont été modifiés), âgés de 20 ans, sont en situation irrégulière. Tous deux sont élèves de Terminale arrivés il y a quatre ans : du Congo pour Édouard, d’Algérie pour Hadja. Édouard étudie en filière scientifique, Hadja, elle, en ST2S, sciences et technologies de la santé et du social. « Des élève modèles et méritants« , répètent à l’unisson profs et lycéens rencontrés pendant le rassemblement qui craignent qu’ils ne soient expulsés. Mais comment se concentrer pour les révisions du bac, comment se rendre au lycée alors qu’ils ont la boule au ventre d’un éventuel contrôle d’identité ?

Problème : leurs démarches administratives pour leur régularisation traînent dans les tiroirs de la préfecture et les rendez-vous, le dernier en date était le 1er juin pour Édouard, n’ont rien donné. Les deux élèves ne rentrent pas dans le cadre : pour être régularisés, ils doivent être entrés sur le sol français avant l’âge de 16 ans et justifier d’au moins deux ans de présence à la date de leur 18ème anniversaire. Ce qui n’est pas leur cas. De plus, les deux lycéens n’ont d’ailleurs pas reçu d’obligation de quitter le territoire français. « Une impasse administrative« , fustigent les enseignants.

Au lycée, seuls les verbes sont irréguliers

Devant le lycée, élèves, professeurs, parents d’élèves et élus interpellent les riverains, distribuent des tracts pour sensibiliser autour du cas de ces deux lycéens. Certains appellent au soutien du proviseur du lycée et de l’administration afin que ces deux jeunes sans papiers puissent obtenir une carte de séjour pour passer le bac et envisager l’après sereinement. Sur les pancartes tenues entre leurs mains et accrochées aux grilles de la porte du lycée, des mots de soutien sont brandis. « Au lycée, seuls les verbes sont irréguliers », « On vit ici, on étudie ici, on reste ici ! » ou bien encore  « Régularisation pour le bac, pour la fac ». Car le problème du bac n’est pas le seul : selon les enseignants mobilisés, les deux lycéens ils ne peuvent pas non plus valider leur inscription à l’université.

Le droit d’étudier

« Ces lycéens ne demandent pas un privilège, mais le droit à un égal traitement avec les autres lycéens, la possibilité de bénéficier des mêmes droits afin de pouvoir passer leur bac et étudier  l’an prochain dans les mêmes conditions. C’est tout « , affirme Steve l’Alegra, 39 ans, un de leurs professeurs. Nous les soutiendrons. Ce sont des élèves sérieux, avec de bonnes attitudes, méritants, qui sont en parcours de réussite. Et ils sont intégrés et imprégnés des valeurs de la République. Nous demandons juste qu’on examine leurs dossiers ».

« Il n’y a plus de temps à perdre. Nous sommes à quelques jours des examens. Ce rassemblement, c’est pour nous faire entendre. La mobilisation est plus qu’importante, notre nombre pèsera dans la réponse et dans la collaboration qu’on attend du proviseur et le corps administratif de notre lycée. Pour qu’ils puissent se présenter comme tous les autres au bac sereinement, avance Mathieu, professeur dans ce lycée.

Ils méritent d’être dans une situation régulière comme nous. Ils sont scolarisés depuis trois ans, ils sont sérieux et ils ont des bonnes notes en classe

Dans la foule, leurs camarades de classe s’inquiètent de leur sort. Inès Sabine, 17 ans, est l’une de leurs amis proches. « On se retrouve souvent à la médiathèque pour travailler. Ce n’est pas juste ce qui leur est fait. Ils méritent d’être dans une situation régulière comme nous. Ils sont scolarisés depuis trois ans, ils sont sérieux et ils ont des bonnes notes en classe ».

Nadine Olivier, enseignante du lycée Fayder, défend le droit d’Hadja et Édouard a une scolarité comme les autres

Nadine Olivier, la trentaine, est enseignante en classe de Terminale. Pancartes à la main, pour elle, ce combat est nécessaire au nom du principe d’égalité. « Ce que nous demandons c’est de pouvoir donner la chance à ces élèves. Ils ont de l’espoir pour notre pays, et nous leur enseignons les valeurs de la République. Nous sommes très rassurés pour les épreuves de bac. Leurs résultats sont bons, tous deux sont appréciées par tous les collègues. Nous demandons à la préfecture de régulariser ces jeunes ».

Tous sont unanimes qu’il n’est pas encore trop tard pour examiner leurs dossiers malgré les épreuves qui approchent. D’ailleurs, des lettres de soutien vont être écrites par les professeurs pour appuyer les dossiers auprès de la préfecture de Bobigny.

Mathieu Glaymann est le parent d’elèves eprésentant FCPE au lycée

Mathieu Glaymann, parent d’élèves, a du mal à cacher sa colère. Ce père de famille de 50 ans, représentant de la FCPE d’Épinay, en veut à une politique discriminatoire qui ne dit pas son nom. « On voit très bien que sur le département une sorte de discrimination territoriale très importante s’exerce. On voit énormément d’élèves sans papiers en Seine-Saint-Denis et nous le déplorons. De plus, ces derniers temps, un tri est effectué entre les parents et leurs enfants et c’est pour moi ce qu’il peut être fait de pire. Quel message envoyons-nous à ces jeunes ? On leur demande d’aimer la patrie, la République, la liberté, l’égalité et la fraternité et en même temps on les sépare de leurs parents », s’indigne-t-il. Mathieu veut croire à la réussite de cette mobilisation. « Accrochons-nous à cette lueur et à cet espoir, défendons cette dignité qui nous pousse à agir ». 

Hadja et Édouard ne montreront pas leurs visages en ce jeudi matin. Nul doute qu’ils apprécient le soutien des celles et ceux qu’ils côtoient chaque jour. Mais inutile de prendre des risques : ils peuvent être contrôlés à n’importe quel moment.

Les deux élèves savent déjà ce qu’ils veulent faire une fois le bac en poche. D’ailleurs, ils ont passé le filtre de Parcoursup : école d’infirmières pour Hadja, école d’ingénieurs pour Édouard. Mais sans papiers, ils risquent de ne pas être acceptés.

Kab NIANG

Crédit photo : Amanda JACQUEL

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