Que pensez-vous des mesures préconisées par la mission parlementaire qui ont filtré dans la presse ? Parmi les plus marquantes, il y a l’interdiction de dissimuler son visage dans les transports en commun ou l’impossibilité de d’obtenir un titre de séjour pour les femmes portant le voile intégral.

Dounia Bouzar : Pour le titre de séjour, cela montre que les politiques n’ont toujours pas compris de quoi ils parlent. Il ne s’agit pas d’étrangères mais de Françaises, quelles que soient leurs origines. Pour la question générale portant sur l’interdiction du voile intégral, le problème, ce n’est pas qu’il y ait ou non une résolution, une loi ou pas de loi, c’est ce qu’on met dans la résolution ou dans la loi.

Encore une fois, sur la base des « fuites » parues dans la presse, quelle est votre avis sur ce rapport ?

Dounia Bouzar : Ce que j’en ai lu semble bien poser la question : le projet de résolution rappelle la nécessité pour chaque citoyen d’avoir un visage différencié et différenciable, donc une identité, notamment lorsqu’on sollicite un service public. Ça a l’avantage de ne stigmatiser personne et de ne pas placer le débat sur le plan religieux. Mais un peu plus loin, la mission parlementaire dérape en parlant de « pratique radicale de religion » lorsqu’elle aborde les critères d’obtention d’un titre de séjour.

En quoi dérape-t-elle selon vous ?

Dounia Bouzar : Que la mission estime qu’une personne qui s’auto-exclut n’adhère pas aux valeurs de citoyenneté française, c’est une chose, mais qu’elle nomme cela « pratique radicale de la religion », cela signifie qu’elle valide ce drap noir comme musulman. Au lieu de retirer du pouvoir à ces groupuscules sectaires, cette vision des choses leur en donne encore plus ! Si cette résolution devait faire le procès de l’islam, le danger est alors que ces groupuscules accueillent toujours plus d’adeptes en disant aux jeunes qu’il y a un complot occidental contre l’islam. Pour désamorcer le discours de ces groupuscules sectaires, il faudrait former des interlocuteurs qui puissent amener les jeunes tentés par cette dérive à ne plus prendre un mouvement sectaire pour représentatif de la religion. De telles confusions profitent toujours aux radicaux.

Pourquoi parle-t-on tant aujourd’hui du voile intégral ?

Dounia Bouzar : Cela fait 20 ans qu’avant chaque élection, les politiques essayent de culturaliser les dysfonctionnements sociaux afin de faire l’économie d’une remise en question politique. Cette année, c’est nouveau, on assiste à une islamisation des dysfonctionnements sociaux. Mais en même temps, les groupuscules sectaires en ont profité pour convaincre un certain nombre de jeunes que la France n’acceptait pas l’islam et ne l’accepterait jamais. Ce type de prédicateurs existe depuis une dizaine d’années, mais leur discours ne faisait pas autorité. Aujourd’hui, certains jeunes s’arrêtent et les écoutent. Et personne ne se pose la question principale : pourquoi ?

Peut-on dénombrer ces groupuscules sectaires, tels que vous les appelez ? Peut-on mesurer l’importance de leur implantation ?

Dounia Bouzar : Il faut savoir de quoi l’on parle. Religion veut dire « relier ». Avec les tenants du voile intégral, nous avons affaire à des groupuscules qui utilisent l’islam pour mener des jeunes à l’auto-exclusion et à l’exclusion des autres. C’est pour cela qu’en tant qu’ancienne éducatrice et, aujourd’hui, en tant qu’anthropologue, je parle de « mouvements sectaires ». Ce n’est pas un jugement de valeur, je ne fais qu’établir un constat : le jeune se retrouve souvent en rupture professionnelle, sociale et familiale. Ces groupuscules prétendent détenir le « vrai islam » et profitent de l’ignorance occidentale pour se présenter comme un groupe purifié détenant la vérité. Ce n’est pas un hasard si les jeunes qui se laissent endoctriner sont ceux qui ne connaissent pas leur religion. Souvent, ils n’ont pas eu de transmission culturelle familiale, se sentent de nulle part, attachés à aucun pays, et ont le sentiment que personne n’a besoin d’eux.

Qu’en est-il des convertis qui adhèrent aux thèses de ces doctrinaires ?

Dounia Bouzar : Ceux qu’on appelle les « convertis » sont généralement de milieu rural : eux aussi ont des questions d’identité et de relation à leur territoire. Pour répondre à votre question sur le nombre de ces groupuscules, c’est très dur de le savoir, dans la mesure où leurs discours de consiste à dire à leurs « adeptes » que le reste du monde va venir les « diviser pour mieux régner » et qu’il faut rester chez soi afin de ne pas se mélanger avec le « monde impur ». Celles qui marchent dehors avec le voile intégral ne sont donc pas complètement endoctrinées, ce sont, si l’on peut dire et à leur manière, les résistantes du groupe…

Comment le reste des musulmans réagit-il face à ces groupuscules ?

Dounia Bouzar : C’est compliqué… Ceux qui connaissent l’islam savent que ces groupuscules datent d’environ 70 ans alors que l’islam a 14 siècles. Les musulmans ordinaires si je puis dire, se sont opposés à ces mouvements sectaires, y compris dans les mosquées lorsqu’ils sont apparus en France il y a une quinzaine d’années. Mais, étant donné l’actualité politique, et la façon dont l’islam est politisé et stigmatisé, les musulmans ont peur des amalgames entre intégristes et musulmans. Du coup, ils ont tendance à être contre le principe d’une interdiction du voile intégral renvoyé explicitement ou implicitement à une pratique islamique, même s’ils sont contre le voile intégral lui-même… Il faut dire qu’effectivement, dans le débat public, les musulmans, lorsqu’ils sont pratiquants, sont systématiquement pris pour des intégristes, et les intégristes sont, eux, pris pour des musulmans. Or dans bien des cas, ce sont les intégristes qui posent le débat.

Comment analysez-vous le rejet, si l’on en croit les sondages, des Français non-musulmans du voile intégral ?

Dounia Bouzar : Si je veux être optimiste, je réponds : c’est signe de bonne santé mentale et de respect pour l’islam. C’est-à-dire que je pourrais croire que les Français savent que l’islam est une religion qui prône l’égalité des hommes et des femmes, que la première femme du Prophète, Khadija, de 15 ans son aînée, était sa patronne… Et que donc, ce comportement archaïque consistant à cacher son visage ne peut être prôné par une religion monothéiste. Être choqué et interrogé par le drap noir, c’est respecter l’islam.

Si vous êtes pessimiste…

Dounia Bouzar : Si je suis réaliste, j’ai bien peur que les non-musulmans pensent que ce voile noir est l’application de l’islam et qu’en l’interdisant, ils entendent se protéger contre « l’islamisation de la société ». Si c’est le cas, cela voudrait dire que ces groupuscules ont gagné : tout le monde croirait que le drap noir, c’est l’islam!

Propos recueillis par Faïza Zerouala

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