Il est 12h05, une quinzaine de personnes sont rassemblées devant la grille du lycée Jacques Feyder: des professeurs, une infirmière et leur invité du jour Eric Coquerel, député de la France Insoumise en Seine-Saint-Denis. Alignés les uns à côté des autres on peut lire sur leurs banderoles « Feyder au bout du rouleau » ou « Pécresse : Nous voulons enseigner avec le chant des oiseaux et le parfum des roses ».

Au sein de l’établissement, des Algecos sont disséminés un peu partout et côtoient les chantiers travaux au quotidien. Le personnel en dénonce ainsi les impacts négatifs pour leur travail et pour les élèves : la pollution sonore, pas d’eau potable, seulement 20 sanitaires pour plus de 1500 élèves, les sanitaires inondés juste au-dessus de l’infirmerie qui a dû fermer ses portes, absence de cour de récréation, de préau et de cafétéria où les élèves peuvent s’abriter et se détendre.

Les cours se déroulent au son des marteaux piqueurs, des pelleteuses.

C’est ce que dénonce ainsi Emmanuelle Posse, professeur de philosophie. « Les conditions d’apprentissage de nos élèves qui sont très difficiles. Et ce depuis trois ans, puisque le lycée est en travaux depuis trois ans. C’est quand même une décision un peu folle de la région de construire des préfabriqués au milieu du chantier. Les cours se déroulent au son des marteaux piqueurs, des pelleteuses, etc. C’est très difficile pour les enseignants, les agents et les élèves. » 

Le Lycée Jacques Feyder, éventré par des travaux qui durent depuis trois ans.

« Ce qui est le plus dérangeant » explique encore l’enseignante c’est « toutes ces sortes de nuisances, le bruit d’abord. Ensuite les matériaux, les poussières qui ne sont pas bonnes pour la santé. Le fait de travailler dans des préfabriqués qui sont très peu confortables. Il fait souvent trop chaud ou trop froid. Et évidemment tout ça c’est décuplé avec la crise sanitaire actuelle. Et en particulier les conditions de travail de l’infirmière… ».

L’infirmerie installée « aux premières loges » d’après Mme Posse, est placée juste devant le chantier alors qu’elle devrait se situer au calme dit-elle. Elle déplore aussi et surtout un manque d’hygiène, l’infirmerie étant censée être nettoyée à chaque passage ne l’est pas par manque d’agents.

Pour l’équipe pédagogique du lycée, le gouvernement n’a pas mis assez de moyens dans le protocole sanitaire. Emmanuelle Possedénonce notamment des promesses non tenues comme le fait de travailler à effectifs réduits, alors qu’actuellement le nombre d’élèves pour chaque cours s’élève à 35 par classe.

On n’a pas de savon, pas de papier toilette. Sauf le lundi matin et le mercredi matin pendant deux heures.

Les conditions d’hygiène rudimentaires ne sont pas respectées non plus d’après Martine Robert, professeur de philosophie qui évoque la difficulté à avoir une eau potable au sein des salles des professeurs dans les Algecos. « On n’avait pas d’arrivée d’eau jusqu’à récemment. On a bataillé un peu pour au moins avoir des bonbonnes d’eau pour avoir de quoi se désaltérer même si on n’en a pas toujours en quantité suffisante.”


Les enseignants ont dû lutter pour avoir de l’eau potable au sein de l’établissement.

“À la rentrée on avait des sortes d’éviers installés mais sans raccordement. Et depuis le raccordement, l’eau n’est pas potable pour le moment et a une très mauvaise couleur. On n’a pas de savon, pas de papier toilette. Sauf le lundi matin et le mercredi matin pendant deux heures. On a 20 toilettes pour 1500 élèves donc en termes de conditions sanitaires c’est absolument invraisemblable. Le gel hydroalcoolique, une fois sur trois on n’en a plus. Le personnel est à bout. Les agents qui travaillent sont à bout… »

Il y a des lycées en chantier à Paris, mais il n’y a pas d’élèves dans ces lycées-là.

Martine Robert dénonce encore des mesures de sécurité incohérentes comme le fait d’avoir placé une planche avec des clous qui sortent au-dessus d’un trou sur le passage, la difficulté de garder la confidentialité au sein de l’infirmerie, la quasi-impossibilité pour les élèves de trouver un lieu de vie pour se restaurer et qui finissent par prendre leur déjeuner dans les couloirs où la proximité entre eux est encore plus dense. « On a des élèves qui s’évanouissent à cause du bruit car ils n’en peuvent plus. Parfois les élèves ne mangent pas. Ce sont eux qui pâtissent le plus de cette
situation
» finit-elle.

Jean, professeur d’histoire-géo depuis un an dans l’établissement, dénonce lui une égalité des chances qui n’est pas respectée.  « C’est une situation qui est inadmissible et je ne pense pas que l’on trouverait la même situation dans d’autres territoires. Il y a des lycées en chantier à Paris, mais il n’y a pas d’élèves dans ces lycées-là. Pourtant ce ne sont pas des constructions mais des réhabilitations. Oui dans le 93 on laisse un lycée à pleine charge avec 1560 élèves fonctionner avec une emprise du chantier qui est de plus en plus grande. Ce qui ne laisse aucun espace de loisir et de détente aux élèves. »

On a le bruit des marteaux piqueurs quand on arrive le matin jusqu’au soir

Les professeurs évoquent à plusieurs reprises les conditions difficiles dans lesquelles les infirmières travaillent. Christine Mercier Singer, une des infirmières de l’établissement qui y travaille quatre jours par semaine nous confirme. « Ce qui me gêne le plus c’est le bruit incessant. L’infirmerie devrait être avant tout une zone de repos pour les élèves. Et c’est carrément impossible. On a le bruit des marteaux piqueurs quand on arrive le matin jusqu’au soir. On est obligé de laisser les fenêtres entrouvertes, comme on est en pleine épidémie, il faut aérer régulièrement les locaux et que nous sommes dans des préfabriqués très petits où on reçoit les élèves les uns derrière les autres. C’est ma vingt-et-unième rentrée à Feyder et je n’ai jamais connu un moment comme ça ».


« L’équipement » de l’infirmière, régulièrement confrontée à des élèves qui ont contracté la Covid-19. 

L’infirmière reçoit en moyennes 30 élèves par jour dont certains ont contracté la Covid-19. Elle déplore ainsi le peu de moyens investis pour que tout le monde soit en sécurité ainsi qu’une désorganisation du chantier. Entre autres, elle raconte n’avoir reçu que cinq masques PHP2 (seuls masques qui la sécurise du virus) depuis la fin du confinement. Ce qu’elle réclame avant tout c’est du silence et des locaux plus adaptés.

Devant l’impuissance de la Proviseur Mme Dominique Gobetti, les enseignants se tournent vers le député Eric Coquerel comme un dernier espoir. Présent sur les lieux,  il explique son soutien à l’équipe pédagogique et aux parents. « Les professeurs ont fait appel à moi pour soutenir leur mobilisation ce matin avec les parents d’élèves. Ça fait trop longtemps que ça dure. Et aujourd’hui je comprends leur ras-le-bol. Ce que je constate c’est qu’ils ont fait un tract et quand on le lit, on se dit ‘oh ils doivent exagérer’ mais non ils n’exagèrent pas ».

Il compte ainsi mener une action de son côté en contactant Valérie Pécresse, présidente du Conseil Général d’Ile-de-France. L’appel des enseignants à la Région était resté sans réponse depuis la rentrée.

L’ensemble du personnel réclame ainsi plus d’agents de nettoyage, plus de mesures de sécurité, plus de sanitaires, des salles pour les élèves pour pouvoir manger, plus de savon…en somme des moyens ciblés, presque rudimentaires. Ils espèrent que durant ces vacances de la Toussaint, leur appel sera entendu et que de nouvelles mesures pourront être mises en place pour enfin « enseigner avec le chant des oiseaux et le parfum des roses ».

Chahira Bakhtaoui

 

 

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