« Je me suis identifiée, c’est un peu vertigineux… Le terme décapité ne me paraissait même pas réel ». Vendredi 17 octobre 2020, tombe la nouvelle glaçante de la décapitation d’un professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, 47 ans, aux alentours de son collège de Conflans-sainte-Honorine. Un attentat survenu après une polémique sur les réseaux sociaux, autour de la question de la liberté d’expression abordée par le biais des caricatures du prophète Mahomet de Charlie Hebdo dans la salle de classe du professeur.

L’assaillant à l’origine de l’horreur, abattu par la police, était un jeune réfugié russe tchétchène de 18 ans, qui a revendiqué son acte sur un compte twitter alimenté depuis des semaines. La vague d’émotion qui submerge le pays, à nouveau touché par une attaque terroriste islamiste, traverse les professeur·e·s.

« Comme la majorité d’entre nous je pense, j’ai ressenti de l’effroi, j’ai pensé à ce collègue, à sa famille et ses élèves. Je me suis aussi identifiée, aussi parce que cela s’est passé dans un établissement proche de là où je travaille », raconte Anna Dreuil, professeur de sciences économiques et sociales au lycée Alfred Kastler à Cergy-Pontoise.

De l’émotion, puis très vite des questions suivies par des accusations, des récupérations politiques et des intimidations aussi, dans un climat politique délétère où les divisions s’accentuent, loin de l’union nationale pourtant réclamée.

J’ai la crainte que le débat ne soit pas porté dans la bonne direction.

« J’ai la crainte que le débat ne soit pas porté dans la bonne direction, pour finalement laisser de côté le débat sur les problèmes de l’éducation nationale », confie Claire Fortassin, professeur de philosophie et syndiquée SNES-FSU au lycée Gustave Eiffel à Gagny. « J’avais peur qu’on soit repartis sur une nouvelle séquence d’islamophobie. Ça n’a pas loupé, sur ce que j’ai vu sur les réseaux sociaux », ajoute l’enseignante préoccupée par l’état d’esprit de ses élèves croyants, notamment musulmans.

« Je suis effrayé par le niveau de clivage, à la lecture de la presse. C’est surtout cet aspect là de la communication politique qui m’a fait peur »  indique, Yassine Boutahar, jeune professeur de français à Nice.

Dans ce flot de paroles politiques et d’interventions médiatiques, la figure de l’enseignant·e surgit à nouveau dans le débat public. « Je serai, et notre pays sera à vos côtés pour vous protéger, vous permettre de faire votre métier qui est le métier le plus essentiel, celui de transmettre à nos enfants les savoirs et les valeurs qui sont notre bien commun » a déclaré le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, dans une vidéo adressée aux élèves.

Des mots sur l’importance de l’éducation nationale face à l’obscurantisme, qui sonnent parfois creux chez certain·e·s professeur·e·s, qui n’ont de cesse de tirer la sonnette d’alarme sur le manque de moyens, de soutien et de temps pour permettre la transmission et le débat autour de notions telles que la laïcité, la liberté de culte, ou la liberté d’expression.

Ce n’est pas la même chose de travailler ces questions là, quand on a une classe de 35 élèves, que quand on en a 20. 

Une heure tous les quinze jours, soit 18 heures par an. C’est le total du volume horaire de l’enseignement moral et civique (EMC) pour les lycéen·e·s de la seconde à la terminale générale et technologique. Pour les professeur·e·s interrogé·e·s, il s’agit d’un espace trop limité pour aborder des questions aussi importantes et essentielles à la formation de l’esprit critique.

« Il faut rappeler que pour travailler sereinement, il faut un établir un travail préalable de déconstruction, qui passe par une relation de confiance. Pour ce faire il faut voir les élèves plus souvent sur ces questions là », pointe Anna Dreuil, qui tente malgré tout de préparer des séquences ambitieuses face à des « élèves qui aimeraient débattre beaucoup plus ».

Je n’ai pas d’obscurantisme face à moi, j’ai des jeunes curieux, qui ont envie de débattre.

Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’éducation nationale, pointait le 1er octobre 2020 sur France Info, l’autocensure de certain·e·s, qui « décident eux-même de ne pas faire une partie du programme parce qu’il a eu des incidents ou qu’il craint d’en avoir ».

« Je n’ai pas d’obscurantisme face à moi, j’ai des jeunes curieux, qui ont envie de débattre » répond Anna Dreuil, qui enseigne aussi au lycée de la Nouvelle Chance, installés dans les murs du lycée Alfred Kastler. « Ça donne l’impression, qu’on est face à des ennemis. Mais quand on évoque ces questions là, ça donne lieu à des débats et dans l’immense majorité des cas, ça se passe bien », ajoute l’enseignante qui évoque les questions de libertés d’expression au sein de son enseignement de droits et grands enjeux du monde contemporain.

Et face l’injonction nécessaire du travail de l’esprit critique en rempart face à l’obscurantisme, beaucoup soulignent la dichotomie avec des moyens bien en dessous des ambitions. « Ce n’est pas la même chose de travailler ces questions là, quand on a une classe de 35 élèves, que quand on en a 20 » ajoute Claire Fortassin, qui souligne aussi le sentiment d’isolement de certains professeurs face à des classes surchargées.

Que représente l’école et le temps scolaire, face au déversement d’information, ou d’opinion que peut vivre un lycéen.

Olivier Gomes, professeur d’histoire géographie, au lycée Gustave Eiffel à Gagny, lui évoque l’impuissance que peuvent éprouver certain·e·s professeur·e·s face à la multitude d’informations auxquels peuvent être confrontés les élèves. « Que représente l’école et le temps scolaire, face au déversement d’information, ou d’opinion que peut vivre un lycéen, soit dans sa famille, soit sur les réseaux sociaux, ou les plateformes numériques ? » se demande l’enseignant qui fait aussi face à des programmes de plus en plus denses, qui ne laissent de moins en de place à l’approfondissement et la discussion. « Là où moi je suis très choqué, c’est cet écart croissant entre un discours institutionnel qui nous bombardent d’injonctions, et la réalité du terrain. En vérité le fond des programmes n’est absolument pas orientée vers la construction du citoyen. » 

Quelques jours après le drame de Conflans-Sainte-Honorine, le désarroi d’une partie des professeur·e·s reste palpable, dans un climat de division politique où la figure symbolique de l’enseignant·e et ses fonctions d’instructions semblent redevenir une priorité nationale.

Jalal Kahlioui

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