Une délégation du lycée Marcel-Cachin, à Saint-Ouen doit être reçue ce jeudi au rectorat de Créteil. Tirs de mortiers, rixe devant l’établissement, fréquents départs de feu, élèves tabassés : le personnel se mobilise et réclame plus de moyens humains. « On est en danger », s’alarme un enseignant. « Je suis à bout de nerfs », confie un assistant d’éducation. Enquête.

« Ce qui s’est passé jeudi, ce n’était pas le pire, mais c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase« . Smina Hamadou s’insurge. Cette conseillère principale d’éducation (CPE) fait référence aux tirs de mortiers artisanaux devant l’entrée du lycée Marcel-Cachin, à Saint-Ouen, il y a tout juste une semaine, jeudi 23 novembre.

Une trentaine de jeunes, dont certains scolarisés au lycée, ont mis le feu à une poubelle devant l’entrée. Alors qu’ils essayaient d’incendier une camionnette, « un CPE et un assistant d’éducation sont sortis pour les en empêcher, rapporte Alain*, enseignant à Cachin. Les jeunes les ont alors visés avec des mortiers. L’assistant d’éducation a eu un choc au niveau d’une oreille. Il est en arrêt de travail depuis« . Conséquence : une partie du personnel de l’établissement a fait valoir son droit de retrait. Certains enseignants regrettent que la direction de l’établissement n’ait pas pris la décision de fermer le lycée. Ce nouvel épisode est le plus récent d’une longue série qui secoue la vie quotidienne de ce lycée situé en zone d’éducation prioritaire.

Sonnette d’alarme et cris de détresse

Les cours ont repris mardi 28 novembre lorsque les enseignants et encadrants ont appris qu’ils seraient reçus ce jeudi par le rectorat de Créteil. Smina Hamadou, qui s’est mise en arrêt de travail mardi, ne compte pas rater le rendez-vous : « Il faut que j’aille au rectorat pour qu’ils comprennent ce que l’on vit. C’est pour l’intérêt de tous. Je ne peux pas laisser notre maison s’écrouler », nous confie celle qui est également représentante du personnel, à la fois épuisée et émue. « Les informations à ce stade sont beaucoup trop dispersées et viennent de partout, nous dit-on du côté du rectorat. Lors de cette audience, nous aurons l’occasion d’examiner de façon formalisée leurs demandes ».

Une délégation de cinq personnels du lycée s’était rendue dans l’après-midi de jeudi au rectorat de Créteil pour demander à être reçus. En vain. « On ne nous a même pas laissés pénétrer le bâtiment. Un vigile a fait la navette entre eux et nous pour finalement nous dire qu’il n’y avait personne dans le bâtiment, ce à quoi on croit moyennement », rapporte Jonathan Wilson, professeur en lettres et histoire à Cachin et représentant CGT Éduc’action. La délégation n’a pas eu d’autre choix que de faire demi-tour. Le rectorat a envoyé à partir de vendredi des EMS (équipe mobile de sécurité). « Ils sont de passage, leur venue est ponctuelle », précise Alain. Lundi dernier, le rectorat a également dépêché un inspecteur académique au lycée « pour examiner la situation et pour aider à apporter les solutions adéquates », nous précise le rectorat. « Il n’avait pas vraiment de réponses à nous donner (…) Il nous a dit ‘si on vous rajoute des effectifs ici, il faudra en enlever autre part’. On a eu droit à un petit chantage en somme », dénonce,de son côté, Jonathan Wilson.

En mai dernier, déjà, des professeurs et encadrants avaient tiré la sonnette d’alarme sur le manque d’effectifs. Une délégation avait été reçue au rectorat de Créteil et des courriers, envoyés en juin et en septembre, indique des enseignants. Mais ni le rendez-vous ni les courriers n’ont eu de répercussions, d’après Jonathan Wilson, l’élu syndical.

Départs de feux, élèves tabassés, coups de couteaux devant le lycée

Ce fait de violence est loin d’être le seul au lycée Marcel-Cachin. « Cela ne date pas d’hier, poursuit Alain, comme soulagé de pouvoir témoigner de ce qui se passe. Déjà l’année dernière, deux élèves avaient été tabassés par des personnes extérieures à l’établissement. (…) Plus récemment, depuis le début de la semaine, on dénombre six départs de feu de poubelles ou dans les toilettes de l’établissement. Cette année, un jeune homme a même reçu des coups de couteaux devant le lycée ».

C’était le 7 novembre, l’adolescent de 15 ans a été blessé au bras et aux fesses lors d’une rixe dont les contours restent encore très flous. « Des blessures nécessitant des points de suture mais superficielles », confirme une aide-soignante travaillant aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis. « Je me souviens de ce garçon. Quand il est arrivé aux urgences vers les coups de 15 heures, il était très calme, peut-être sous le choc« , rapporte-t-elle.

« On est en danger ! Les élèves le sont également ! »

Dans plusieurs cas, « il s’agit de règlements de comptes, ce sont des bandes qui viennent, des fois des histoires de regard de travers », explique Alain. Ces violences sont également le fruit d’intrusions dans le lycée. « Les grilles sont facilement franchissables. Plusieurs individus extérieurs à l’établissement les ont escaladées à plusieurs reprises et sont entrés dans le lycée. Ils ont tabassé deux élèves l’année dernière« .

Et d’ajouter, le débit très rapide, comme pour ne pas être interrompu. : « C’est simple, ce lycée, on y entre comme on rentre dans un moulin. Aucune sécurité n’est assurée. Les assistants d’éducation ne peuvent pas tout le temps surveiller les grilles, ils ont d’autres tâches à effectuer ». Pour Alain, le constat est sans appel, la situation au lycée Marcel-Cachin n’est pas vivable. « On est en danger ! Les élèves le sont également. Personne ne se sent en sécurité ici », lâche-t-il.

Six postes d’assistants d’éducation pour 750 élèves, un seul assistant dans l’établissement mercredi

L’un des facteurs de cette dégradation trouverait sa source dans la réduction d’effectifs réalisée depuis le transfert de certaines filières du lycée professionnel vers le nouvel établissement de La Plaine Saint-Denis. « Beaucoup sont partis de Cachin vers ce nouveau lycée notamment des élèves de la section santé sociale », explique Alain. Des filières à grande majorité féminines, selon lui, donc peu impliquées dans des faits de violence.

Dans le même temps, les effectifs d’AED ont diminué. « L’année dernière, il y avait 12 postes d’assistants d’éducation pour 1 000 élèves – ce qui n’était déjà pas fameux – et aujourd’hui il y a 6 postes d’assistants d’éducation pour 750 élèves », précise Jonathan Wilson. Des chiffres confirmés par d’autres personnels de l’établissement. Selon plusieurs sources, mercredi 29 novembre, une semaine après les tirs de mortiers devant l’établissement, un seul assistant d’éducation était à son poste.

« Je suis à bout de nerfs, je me sens vraiment très mal »

Nous avons joint un assistant d’éducation par téléphone. Il souhaite rester anonyme. « C’est très difficile de travailler dans ce lycée : depuis l’année dernière, on perd du monde dans l’équipe des assistants d’éducation qui sont allés à la Plaine ». À bout, l’assistant d’éducation dénonce le manque de moyens humains. « 6 assistants d’éducation dont 5 à temps plein, ce n’est pas assez pour tout ce que l’on doit faire : on surveille les portails toutes les demi-heures, comme on n’est pas nombreux, certains se retrouvent à faire ça 5 à 6 fois ; on surveille le réfectoire de 12h à 14 heures ; on doit également surveiller les couloirs. Certains coins et couloirs du lycée ne sont pas surveillés car on n’est pas assez (…) On accueille des élèves difficiles mais on ne dispose d’aucun moyen pour leur offrir le suivi nécessaire ».

Fatigué, moralement affaibli, il confesse être très marqué par tout ce qui se passe dans le lycée. « Je suis à bout de nerfs, je me sens vraiment très mal. À force de voir tous ces départs de feu au lycée, je finis par voir du feu partout, je suis sur la défensive avec tout le monde, j’ai du mal à dormir. Ça me bouffe, je n’arrive plus à penser à autre chose, je ne sais pas si je peux parler de dépression mais je n’en suis pas loin ».

« Il n’y a jamais eu un seul courrier de la direction pour nous prévenir de ces événements »

À Cachin, pour avertir les parents d’élèves de la situation, une réunion a été organisée lundi 27 novembre au soir, dans l’enceinte du lycée. « Nous n’étions pas vraiment au courant de ces problèmes, soutient un couple de parents d’élève de seconde générale originaire de la Courneuve, venus assister à la conférence. Le proviseur ne prend même pas la peine de nous prévenir. Il n’y a jamais eu un seul courrier de la direction, ni mail, ni message sur le site du lycée pour nous prévenir de ces événements, on a entendu parler du jeune garçon qui s’est fait poignarder mais notre fils nous a dit que c’était loin du lycée… pour ne pas nous inquiéter probablement ».

« L’établissement est considéré comme le fond du fond pour les élèves qui atterrissent chez nous », nous signale Smina Hamadou. Des propos qui viennent corroborer le témoignage d’Alain. « La majorité des élèves scolarisés à Marcel-Cachin n’ont pas choisi d’y être, ils se sont retrouvés ici parce qu’ils ont été refusés dans d’autres établissements. Beaucoup d’entre eux ne sont pas forcément originaires de Saint-Ouen, ils viennent de quartiers difficiles, de Stains ou encore de Saint-Denis ». Il s’agit d’élèves dont « le niveau est très bas », poursuit l’enseignant. « Certains d’entre eux sont déjà connus des services de police« .

« Ils ont l’impression de ne pas avoir eu le choix quant à leur affectation. Et nous, on n’arrive pas à assurer un suivi pédagogique parce qu’on n’est très peu et on effectue davantage des missions de vigile au lieu de passer du temps à recevoir les élèves en difficulté », nous confie Smina Hamadou. Jonathan Wilson parle, quant à lui, d’une « ghettoïsation » : « On retrouve les mêmes profils sociaux et scolaires, on est démuni pour leur apporter de l’aide, pourtant on voit chez certains d’entre eux qu’il y a une véritable volonté de travailler ».

Fatma TORKHANI

*Prénom modifié

EDIT jeudi 29 novembre à 10h55

Selon nos informations, ce jeudi 29 novembre aux alentours de 10 heures du matin, un fumigène, au moins, a été allumé et lancé dans un des couloirs à l’intérieur du lycée Marcel-Cachin de Saint-Ouen, déclenchant l’alarme de l’établissement. Selon plusieurs enseignants, du gaz irritant était présent. Les salles de classe ont été évacuées et les professeurs ont rassemblé les élèves dans la cour, alors qu’aucun surveillant n’est présent au lycée. Un des enseignants nous indique que des agents EMS (équipes mobiles de sécurité) ont été dépêchés sur place par le rectorat suite à l’incident. Contacté, le rectorat n’avait pas encore répondu au Bondy Blog au moment de cette mise à jour. Selon un des professeurs, un droit de retrait pourrait de nouveau être décidé. 

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