Entre les élèves contraints à l’isolement pour cause de cas contact au covid-19 et l’ensemble des 3ème en stage, l’ambiance était plutôt calme vendredi 2 avril au collège Paul Verlaine des Mureaux. « Les parents des Mureaux sont partis, ils ont pris le TGV pour rejoindre leurs résidences secondaires dans le golfe du Morbihan et sur Hossegor, on n’a plus de contact, on ne sait plus quoi faire », ironise d’emblée la principale adjointe Katia Poncin lors du briefing matinal avant d’ajouter, plus sérieuse : « On le sentait venir et on est bien plus préparés que l’an dernier à la même époque où l’on tâtonnait. »

Pour ce collège classé en réseau d’éducation prioritaire, le tâtonnement a rapidement laissé place à la prise d’initiatives pour ne pas abandonner les élèves et maintenir la continuité scolaire. Outre le choix de reporter la période de stages à la fin du mois de mars ainsi que le brevet blanc à la mi-mai, et ce bien avant les annonces du 31 mars dernier*, l’équipe pédagogique a notamment misé sur les devoirs communs. Sans parler du protocole sanitaire renforcé pour éviter le brassage des classes dans la cour. Seul dilemme ? Comment s’assurer que chaque élève ait accès à un matériel informatique, et connecté. La fracture numérique est une réalité pour beaucoup d’élèves.

L’équipe pédagogique s’active pour préparer les tablettes qui vont permettre aux élèves de suivre les cours. © Florian Dacheux. 

20% des élèves sans matériel informatique

Ce matin-là, au premier étage, deux professeurs se creusent les méninges. Référents numériques du collège, ils ont sous la main 45 tablettes livrées en décembre et février par le conseil départemental des Yvelines. « On est un peu dans le rush mais ça va aller », témoignent de concert Zouhir Harnoufi et Olivier Ménard. « Notre mission est de vérifier que toutes les tablettes fonctionnent avec les bonnes applications avant de les attribuer aux familles vraiment dans le besoin technique. Mais il n’y en aura pas pour tout le monde. »

 Il y a des réalités bien plus difficiles que le covid révèle encore davantage, mais il faut faire avec. 

Une rencontre aura lieu dans ce sens ce mardi 6 avril avec les familles concernées. Ces dernières ont été recensées via un questionnaire distribué par la direction. Mais là encore, difficile d’avoir les bons chiffres. « On va essayer de croiser les fratries pour ne laisser aucun élève sur le carreau », poursuit le duo. « Il ne s’agit pas seulement de les donner. C’est aussi s’assurer qu’ils puissent les utiliser car l’an dernier, certains sont partis avec sans savoir s’en servir et ils ont fini par les mettre de côté. »

Sur les 600 élèves, 120 ont répondu qu’ils n’avaient pas de matériel adapté, et 11 sont restés sans réponse. Soit près de 20% des élèves, en date du 2 avril. « On a encore fait une mise à jour au lendemain du discours de Macron », explique Katia Poncin. « Tous ont coché la case smartphone, mais beaucoup moins pour le matériel et internet. En sachant que ça arrive que certains prennent le wifi du voisin. Tous n’habitent pas dans des pavillons, n’ont pas forcément leurs propres chambres et des parents qui maîtrisent la langue française. Il y a des réalités bien plus difficiles que le covid révèle encore davantage, mais il faut faire avec. »

Evidemment, ils ont tous un smartphone, mais encore faut-il avoir un abonnement internet, et puis c’est pas l’idéal, l’écran est trop petit. 

Face à ce constat amer, la direction a décidé de doter les 3ème en priorité. Sur les 140 élèves préparant actuellement le brevet et leur orientation, 33 seraient non équipés. « Evidemment, ils ont tous un smartphone, mais encore faut-il avoir un abonnement internet, et puis c’est pas l’idéal, l’écran est trop petit », commente Katia Poncin.« Déjà qu’ils n’ont plus qu’un bouquin sur deux en classe pour chaque matière, ils ne sont même plus habitués à avoir un livre comme point de départ du travail à la maison, ni même d’écrire lisiblement à la main. Le numérique ne doit pas devenir la norme même si on en a vraiment besoin en cette période. »

 Le principale et son équipe tentent de préparer au mieux cette nouvelle période de cours à distance, malgré la fracture numérique. © Florian Dacheux.

Un turn-over qui ne facilite pas la communication

L’administratrice fait référence aux nombreuses applications telles que Zoom ou WhatsApp utilisées à la hâte lors du premier confinement au printemps 2020. L’harmonisation des pratiques n’a pas été une mince affaire, surtout au cœur d’un collège qui, comme bon nombre d’établissements dits en REP, compte 30% de turnover chaque année. Un renouvellement d’effectif constant chez les professeurs et néfaste pour la cohésion d’équipe. « Les mutations et le recours aux contractuels perturbent fortement l’organisation mais nous sommes habitués », confirme le principal Sébastien Carvalho.

« L’idée est de ne pas multiplier les plateformes et les messageries non sécurisées. Il faut s’appuyer essentiellement sur Oze, l’environnement numérique de travail des Yvelines. En espérant qu’il ne soit pas saturé car l’an dernier, certains profs devaient parfois se connecter à 6h du matin pour pouvoir envoyer des documents à leurs élèves. »

En parallèle, l’établissement, qui prône l’école inclusive, n’a pas non plus l’intention d’abandonner ses élèves inscrits en section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa). La coordinatrice Virginie Per a tout prévu. « Mardi matin, chaque professeur principal appellera les familles pour les rassurer et dire qu’on est là pour le suivi », précise la responsable qui peut également compter sur trois auxiliaires dédiés aux élèves en situation de handicap.

De nombreux surveillants se sont engagés, dans le respect des règles sanitaires, à rendre visite aux élèves en proie au décrochage, devant les écrans. © Florian Dacheux

Eviter tout décrochage

Dans ce contexte et à l’heure des beaux jours, l’enjeu est bien d’éviter tout décrochage. Et cela, Rachid Rebaï, le CPE, en est bien conscient. « Je ressens une relative inquiétude voire une grande tristesse de couper l’enseignement habituel en présentiel », confie ce passionné connu pour organiser des sorties atypiques en Vallée de Seine. « On va se focaliser sur les décrocheurs en soutenant les professeurs principaux avec les familles qui ont besoin de soutien, tout en accueillant les enfants de soignants et professionnels concernés par la crise sanitaire si il y en a. »

On fera tout ce qu’il faut pour que ça se passe au mieux pour nos gosses.

Pour ce faire, il compte s’appuyer sur ses assistants d’éducation, ces fameux pions si indispensables en termes de dialogue et de suivi. Son idée ? Mettre en place une équipe mobile sur le terrain pour maintenir du lien. « Certains m’ont déjà assuré qu’ils sont prêts à se rendre dans les foyers pour distribuer des polycopiés ou pallier à toute éventualité au cas par cas en respectant le cadre légal,» assure Rachid Rebaï. « C’est tous ensemble que l’on va y arriver et on fera tout ce qu’il faut pour que ça se passe au mieux pour nos gosses. »

Loin du stress, ces derniers souriants et détendus se retrouvent à la sortie du collège vendredi après-midi. A l’instar d’Anna, Inès et Kinan, tous trois en classe de 5e. « Stressés ? Non ça va, on est quand même contents de lâcher un peu l’école », avouent-ils. « C’est comme si on avait des vacances supplémentaires avec des devoirs en plus. On nous a donnés des cours et on va se connecter à Oze. »

Affaire à suivre d’ici le 3 mai prochain. De son côté, la direction maintiendra une continuité du service administratif au sein d’un collège qui, malgré ses difficultés, embrasse une philosophie ambitieuse. Le 18 mai, des intervenants d’HEC et de l’usine Renault de Flins viendront donner une conférence sur les métiers de demain. Si l’épidémie veut bien permettre un lendemain de crise.

Florian Dacheux

* Dès mardi 6 avril, les cours vont basculer à distance pour tous les collèges et lycées de France. Les élèves auront ensuite deux semaines de vacances scolaires (du 12 au 25 avril) avant de reprendre les cours à distance pour une semaine supplémentaire.

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