Amitié, désespoir, amour trahi, loi du silence… Petit florilège des thèmes traités dans cinq courts-métrages dont les acteurs et scénaristes sont des collégiens de Villepinte (93). La grande salle du Forum des images, aux Halles, à Paris, est pleine ce samedi 9 octobre. Des élèves de cette ville de Seine-Saint-Denis, des membres de leurs familles, des mamans, des amis : ils vont voir des réalités parfois dures à dire, à vivre, et ici traduites en fictions.

Au micro, un peu ému, Claude Mourieras, fondateur de Tribudom, un collectif regroupant des professionnels du cinéma, invite l’assistance à patienter : on attend un bus encore sur le périph’. Depuis 2002, Tribudom « fait tourner » les quartiers populaires du nord-est parisien et de la banlieue. En juin dernier, le collectif présentait six courts-métrages dans un cinéma du 19e arrondissement de Paris. Les acteurs étaient des élèves de primaire.

Le 9 octobre, après les projections, j’emmène un groupe de lycéens de Villepinte (collégiens au moment du tournage des courts-métrage) boire un verre à la terrasse d’un café, à Châtelet. Pour un débriefing. « Ali l’Equilibriste », titre d’un des cinq « courts », est un habile fil-de-fériste au regard nostalgique. Il décide de retourner au Mali, le pays dont il est originaire, pour y finir ses jours. Bien jeune pour un « retour ». Ali a appris qu’il était atteint d’une maladie incurable. Sabrina, petite amie d’Ali dans le film, explique avoir voulu, dans ce scénario, exorciser le souvenir pénible de sa tante qui, gravement malade, s’était « éloignée ». Quant à Ali, le personnage de la fiction, « il ne trouvait pas de solution, la seule à ses yeux était de s’isoler, de partir loin, et il a oublié qu’il pouvait compter sur sa famille et ses amis », raconte Sabrina.

Les courts-métrages, réalisés par des professionnels, visent également, selon les collégiens, à nuancer le jugement porté sur la banlieue. Sans pour autant faire dans la guimauve. Et on en est loin. Dans « Fille seule », Melissa interprète Anaïs, une jeune femme qui se retrouve à élever seule ses frères et sœurs. Pour les nourrir, elle vole l’argent de la collecte destiné au voyage de la classe du collège. Désespérée, elle se défenestre sous le regard suppliant de son camarade de classe.

Dans « Le bruit du silence», un adolescent meurt dans un accident de moto, au cours d’un défi lancé avec des amis. Le policier qui mène l’enquête n’obtient rien de la bouche des élèves, sinon des insolences et des sarcasmes. Le silence sur les faits est terrible. Maryam explique que « les jeunes (dans le film) se sentent menacés. Il faut savoir que dans une cité, tout le monde se connaît. Si on balance, on sait qu’il y aura de la violence. » Cela, le film le suggère. Après chaque interrogatoire, les élèves s’assurent que le dernier des leurs n’a pas cafté. Des pressions s’exercent.

Ces jeunes ont une forte présence scénique. Certains des films prouvent – s’il fallait une preuve – l’intérêt des collégiens pour la culture, toutes les formes de culture : cirque, danse, chant, peinture, avec un clin d’œil, dans « Ali l’équilibriste », à Jean-Michel Basquiat, le peintre new-yorkais d’origine haïtienne, dont une rétrospective a lieu actuellement au Musée d’art moderne, à Paris.

Ornella (Sylvana dans « Amour mobile »), dans la vie, est une adepte du krump. Deux ans qu’elle en fait. « C’est une danse qui envoie des émotions. La colère, la tristesse, ça envoie tout, dit-elle. Le krump féminin français est bien différent du krump américain qui met en danse des bagarres virtuelles. » Ornella, jolie, maquillée de couleurs vives et fraîches, les yeux pétillants sous ses longues tresses, explique qu’« Amour mobile » est avant tout une expérience vécue. Elle a souhaité se mettre à la place de son amie qui l’a trahie, afin de voir ce qu’on pouvait ressentir dans une telle situation. Quelle douleur que de devoir partager l’homme qu’elle aime et tromper une amie qui lui a accordé sa confiance.

La démarche de Tribudom a permis à ces jeunes de prendre conscience des enjeux de la réalisation d’un film. Maryam, 15 ans : « On devait faire plusieurs scènes, c’est bizarre d’être devant des caméras. » « Un court-métrage, c’est pas rien, alors, un long-métrage, qu’est-ce que ça doit être ! On en avait marre mais d’un autre côté, on peut dire qu’on l’a fait », ajoute Goundio.

En tout, 40 collégiens de Villepinte ont participé à cette aventure cinématographique. Autour de la table du café, ceux avec qui je parle me disent que « la banlieue reste un environnement sécurisé, où la solidarité contraste avec l’individualisme parisien. On dit beaucoup trop de choses négatives sur la banlieue, jamais du positif. C’est peut-être un autre univers mais il n’y a pas que de la violence. »

Aude Duval

Aude Duval

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