Face au racisme qui gangrène notre société avec de moins en moins de pudeur, le Bondy Blog s’interroge sur le rôle de l’école républicaine. En nous appuyant sur l’héritage de grands pédagogues tels que Freire, Freinet ou Hooks, il est essentiel de réaffirmer l’importance d’enseigner l’esprit critique à tous les élèves dans le cadre, entre autres, de la lutte contre les discriminations.

Le 9 février dernier, à la télévision publique, à une heure de grande écoute, nous avons entendu un représentant de l’autorité de l’État affirmer que le mot « bamboula » est « à peu près convenable ». Avec du recul, ces propos d’une rare sincérité sont précieux car ils illustrent une impression que chacun ressent depuis quelques années : le racisme structurel et idéologique se croit légitime d’exister et ne se cache plus.

Qu’il prenne la forme d’une injure, du refus arbitraire d’un dossier immobilier ou d’une matraque enfoncée dans l’intimité d’un jeune d’Aulnay-sous-Bois, le racisme contamine notre société avec une telle violence que l’École ne peut plus se contenter de timides sensibilisations. La loi du 8 juillet 2013 a réaffirmé la mission de l’école de faire acquérir à tous les élèves « le respect de l’égale dignité des êtres humains ». Et dans ce sens, le 17 avril 2015, l’ancien Premier ministre Manuel Valls a présenté « un plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme » à l’école. La tonalité générale est répressive, les 40 mesures présentées évoquent des « zones de non-droit » en référence aux banlieues et stigmatisent ceux qui subissent le racisme avec le plus de force.

La pédagogie critique contre l’oppression

Paulo Freire.

Cette démarche est à des années-lumière de « la pédagogie anti-préjugés » pratiquée dans les pays anglo-saxons. Elle vise à combattre la discrimination sociale chez les élèves, mais également sa reproduction par les enseignants. Selon Derman-Sparks, auteure d’un ouvrage sur le sujet, l’objectif principal de cette pédagogie est de favoriser la réflexion critique sur les préjugés pour cultiver la capacité de chaque enfant à se défendre ou à défendre les autres dans des situations d’injustice.

On trouve dans cette démarche des éléments qui sont ceux de la pédagogie critique née en Amérique Latine. Pour Paulo Freire, qui en est à l’origine, « personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde » (Pédagogie des opprimés, 1974). C’est dans cet esprit qu’il a mené, dans les années 60, une grande campagne d’alphabétisation avec des paysans du nord-est du Brésil. Il ne s’agissait pas de leur apprendre à lire de façon décontextualisée et instrumentale, mais de leur présenter la vie politique quotidienne à travers la lecture et l’écriture qui, selon lui, ne doivent plus fonctionner comme « des outils culturels de domination ». Sa façon d’envisager l’enseignement l’envoie derrière les barreaux. Une conséquence logique car selon ses propres mots, « aucun ordre oppressif ne supporterait que tous les opprimés se mettent à dire : pourquoi ? »

L’esprit critique a fait son chemin à l’école

« On peut tuer un homme, mais on ne peut pas tuer ses idées », disait le capitaine burkinabé Thomas Sankara qui partageait avec Freire un écœurement envers toutes formes d’oppression. Cela s’est vérifié car non seulement la pédagogie critique n’est pas morte mais elle a transcendé les époques et les frontières pour inspirer de grands esprits. L’afro-féministe Bell Hooks, incontournable aux États-Unis, dira qu’elle « mourrait de soif » avant de lire le pédagogue brésilien ou son homologue vietnamien Thich Nhat Hanh. De ces deux chantres de l’esprit critique, elle va s’inspirer pour développer une façon d’enseigner qui favorise la prise de conscience dans la salle de classe : une « pédagogie de l’espoir » engagée qui crée les conditions d’un apprentissage profond et intime.

Selon le théologien Richard Shaull, la pédagogie de Freire est « la réponse d’un esprit créatif et d’une conscience sensible à l’extraordinaire souffrance et à l’énorme misère de ceux qui l’entourent ». En effet, Paulo Freire n’était pas parmi les plus concernés par la faim. C’est en fréquentant la pauvreté qu’il découvrira ce qu’il nommera plus tard « la culture du silence » selon laquelle tout esprit critique est interdit aux dépossédés.

Contre la réflexion critique souffle un vent réactionnaire

En France, alors que l’esprit critique a fait son chemin à l’école à travers des femmes comme Elise Freinet ou son mari Célestin, une offensive réactionnaire s’opère pour revenir à une école d’autrefois où il n’avait pas sa place. A ces nostalgiques de l’instruction minimale « comme aux temps de Jules Ferry », Laurence de Cock, docteure en sciences de l’éducation répond : « lire, écrire, compter, oui, mais aussi penser, s’exprimer, créer… ». Elle et son collectif Aggiornamento se réclament de Freinet : « son projet éducatif et politique est aussi le nôtre », confiait-elle au journal Le Monde. Ce projet est celui d’une lutte contre « l’école, fille et servante du capitalisme ».

Cette professeure d’histoire-géographie voit la didactique de sa matière particulièrement exposée à ces offensives idéologiques. Des droites extrêmes aux souverainistes de gauche comme le MRC (Mouvement Républicain et Citoyen), on réclame un retour à un enseignement de l’histoire qui vise à glorifier le rôle de la France dans l’Histoire ou à l’idéaliser au détriment de l’analyse critique. Au mieux, une telle démarche mène à faire répéter que les Gaulois sont « nos ancêtres » ou que Clovis est « le premier roi de France ». Au pire, le récit national aborde la colonisation sans ses non-dits, niant les enfumades et les massacres de femmes et d’enfants pour épurer le passé. Dans tous les cas, en voulant construire l’amour des siens sur des mensonges ou des « faits alternatifs », on ne manque pas de fabriquer la haine des autres.

En effet, le collectif Aggiornamento nous apprend qu’il y a deux ans, pour la première fois dans toute l’histoire de l’enseignement de l’histoire fut proposé un thème sur l’immigration qui contenait des originalités « d’une grande pertinence » selon Laurence de Cock. Des parlementaires de droite dont Annie Genevard, l’actuelle conseillère éducation de François Fillon, avaient manifesté une forte opposition, et le projet a rejoint les oubliettes.

Être vulnérable pour mieux éduquer

L’une des armes de l’école républicaine à sa disposition pour sensibiliser l’ensemble de la communauté éducative aux questions de racisme, c’est l’héritage de Freire, Hooks ou Freinet. La volonté d’inculquer l’esprit critique chez les élèves est jeune mais elle existe. C’est depuis peu un objectif qu’on trouve dans tous les textes officiels de l’Éducation nationale. Il est même inscrit dans le référentiel de compétences des métiers du professorat et de l’éducation qu’un enseignant doit savoir « aider les élèves à développer leur esprit critique ».

La tâche est immense, à nous d’engager la discussion sur les manières d’y parvenir. Un pré-requis fondamental nous est donné par Bell Hooks : « apprendre à être soi même vulnérable ». C’est la première conséquence quand on arme autrui.

Rachid ZERROUKI

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