« Si on est là c’est parce qu’on aime notre collège ! Ça fait 8 ans que je travaille ici et c’est ma première absence ! Ma fille de 22 ans quand je lui ai dit que je faisais grève elle ne me croyait pas » lance, un sourire en coin, Alain, responsable de la cantine du collège Dora Maar, à Saint-Denis.

Les conditions humaines et matérielles pour travailler se dégradent. On est en colère, en danger et démunis.

En cette matinée de février, les agent·e·s polyvalent·e·s et 90% des enseignant·e·s se dressent devant les grilles de ce collège de Seine-Saint-Denis, au cœur des travaux pour les Jeux Olympiques 2024. Malgré le froid et le bruit des travaux, les discussions battent leur plein et quelques slogans sont entonnés par la petite foule : « On est là ! Même si le budget n’y est pas nous on est là ! On voudrait plus d’AED et des agentes remplacées ! »

Ça nous dérange en tant que mères de famille. On ne peut pas laisser des enfants entrer dans des salles qui ne sont pas désinfectées.

Un protocole de nettoyage et désinfection du Covid irréalisable

Monsieur Llanso, enseignant d’EPS depuis 7 ans au collège Dora Maar, rappelle qu’il est présent, en premier lieu, pour soutenir le mouvement lancé par les personnels du collège : « Les conditions humaines et matérielles pour travailler se dégradent. On est en colère, en danger et démunis. Les agent·e·s sont en sous-effectif. On leur demande de nettoyer en dégradé, c’est-à-dire seulement de vider les poubelles et nettoyer le tableau, elles ne peuvent pas désinfecter les salles de classe, comme le demande le protocole Covid. ». « Ça nous dérange en tant que mères de famille. On ne peut pas laisser des enfants entrer dans des salles qui ne sont pas désinfectées », s’insurge Amy*, agente polyvalente de 48 ans.

On fait un peu de tout. On nettoie les salles de classe, on sépare les élèves s’il y a un problème, on leur donne à manger. On est même flics dans ce collège.

« On fait un peu de tout. On nettoie les salles de classe, on sépare les élèves s’il y a un problème, on leur donne à manger. On est même flics dans ce collège. Souvent je dois quitter mon poste parce qu’il manque du monde. Si tout va bien on doit être 9 agent·e·s, la plupart du temps on est entre 2 et 7 », développe cette salariée, qui travaille au collège depuis 2019. Avant de se retrouver au collège Dora Maar, elle travaillait dans un autre établissement à Stains. Amy avait demandé à changer d’établissement pour se rapprocher de son foyer, mais un mois plus tard, c’était la désillusion. « Ça impacte aussi ma vie. Je suis en colère quand je rentre du travail donc ça se répercute sur mes enfants. Nos enfants encaissent encore », s’attriste-t-elle.

De la souffrance au travail

Depuis 2020, une nouvelle direction a été mise en place dans ce collège de Saint-Denis. Bien que tout ne semblait pas rose avant son arrivée, certain·e·s enseignant·e·s reproche un manque de communication et de considération : « Depuis que la direction est arrivée, j’ai vu deux fois la principale, et la deuxième fois c’était ce matin pour me demander si je travaillais », affirme, Alain, 50 ans, qui ouvre le collège tous les matins depuis 8 ans.

C’est l’accumulation qui nous a poussé·e·s à faire grève, on a trop encaissé.

« Ici c’est le collège on s’en fout. Au début ça me stressait, mais j’ai laissé tomber, je fais juste mon travail, j’ai plus de motivation. A un moment donné j’étais en dépression », confie madame Aboudrar, 39 ans, agente titulaire au collège depuis son ouverture en 2014. Une sophrologue présente pour les élèves depuis quelques années s’est aussi tournée vers le personnel en souffrance : « Heureusement qu’il y avait la sophrologue, elle nous a beaucoup soulagées. On pouvait se confier à elle », se rappelle-t-elle, « c’était une personne à l’écoute, qui ne se mettait pas au-dessus de nous » ajoute Amy*.

Face à cette situation d’urgence, les agent·e·s se sont donc mobilisé·e·s : « C’est l’accumulation qui nous a poussé·e·s à faire grève, on a trop encaissé. Ça menait à des conflits entre nous parce que quand une personne prenait sa journée, son travail retombait sur nous.  Au début ce n’était pas facile de se mettre d’accord. Je disais soit on le fait tous en même temps, soit on ne le fait pas. Finalement on l’a fait », se réjouit Amy*.

J’hésite à mettre mon enfant qui va rentrer en 6ème dans le privé.

La solidarité des mères d’élèves aux établissements de Seine-Saint-Denis

Quelques mamans d’élèves qui ont appris le matin même la fermeture du collège liée au mouvement de grève se sont aussi déplacées pour soutenir les grévistes. « Ma fille qui est en 5ème dans ce collège, ça fait 2 ans qu’elle n’a pas eu cours d’anglais, ce n’est pas normal », appuie une maman avec sa fille. « C’est la catastrophe », ajoute Mme Belaiboud,  46 ans et maman de 5 enfants, « j’hésite à mettre mon enfant qui va rentrer en 6ème dans le privé. J’ai un autre enfant qui est au collège Jaurès, il n’y a pas de problème. Parce que c’est à côté de la mairie [de Saint Ouen] peut-être… »

Un constat malheureusement partagé par de nombreux établissements de Seine Saint Denis, qui « cumulent les dysfonctionnements : postes non pourvus, absences non remplacées, temps d’accompagnement pour les enfants handicapés insuffisants, précarité des personnels ».

Au collège Dora Maar, un rendez-vous avec la direction a suivi le rassemblement, avant qu’une délégation rejoigne l’appel de plusieurs établissements du département qui se sont donné rendez-vous à 14 heures devant la DSDEN de Bobigny. Toujours aussi déterminé·e·s, Amy* conclue : « Je n’ai pas peur des menaces. Soit on trouve la solution soit on me vire. On ne va pas lâcher ! »

Mise à jour le 21/02 :

Le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis affirme avoir été prévenu le 15 février de l’absence d’un personnel ATTEE. Un renfort intérimaire issu d’une association d’insertion a pallié à ce manque le 17 février.

Anissa Rami

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