Elle attend de pied ferme. Elle regarde systématiquement son téléphone. Les minutes s’égrènent trop longtemps. 15h58. Elle hait les bouchons. 15h59. Elle se dit qu’il ne viendra jamais. 16 heures. C’est certain, c’est foutu. 16h01. Un taxi s’arrête devant le lycée. Elle sort. Tzvetan Todorov sort de la voiture. Elle l’emmène jusqu’à la grille du lycée. Puis, ensemble, ils entrent. Elle n’y croyait plus, mais il est là, il est venu. C’est sa première fois dans un lycée. Juste avant, l’intendante était sortie de son bureau, pour le voir en vrai. Avant qu’il n’arrive, elle a filé « pour pas faire la groupie ».

Todorov est comme un demi-dieu en terrain non conquis. Inconnu pour la plupart des élèves, il est connu des professeurs qui n’ont pas pu participer à la conférence. Il est là « pour que les élèves ne s’empêchent pas de parler » dit Sophie Mazet, professeur d’anglais et d’autodéfense intellectuelle. Tous les jeudis, elle donne ses cours à ceux qui veulent bien l’écouter et participer. A ceux de l’atelier Sciences Po et aux autres. C’est un succès. « Ce que je propose est une méthodologie relativement simple et efficace, une boîte à outils, à utiliser chaque fois que vous recevrez de l’information ou ce qui voudrait bien passer pour de l’information. Nous travaillons principalement sur la presse, la publicité, les discours politiques, les images » explique-t-elle sur son blog.

Et puis, il y a des mots qui sont tombés, un soir. Devant ses élèves, un jeudi, elle a dit « identité » et « multiculturalisme ». Les sourcils se sont froncés, on n’a pas tout compris. Voyons grand, elle a fait venir Tzvetan Todorov, historien et philosophe, connu ses décryptages de débats sur l’immigration notamment. Et il est là aujourd’hui ! Et eux aussi, au rendez vous. Ils sont 80 à entrer dans la salle. Ils s’installent. Une chaise a été posée, mais Todorov s’assoit sur une table. Face à eux. « Merci d’être venus discuter ».

La porte s’ouvre, un groupe de retardataires entre. « Je vais vous parler d’identité nationale ». La porte s’ouvre, un groupe entre. Il n’y a plus de places, les derniers s’assoient par terre. « J’étais hostile à ce débat, continue Todorov, imperturbable. Mais ce qui est intéressant, c’est de savoir pourquoi ». Il expose sa vision des choses. La porte s’ouvre. « Il n’y a pas qu’une culture française parce que chacun a une identité culturelle différente, suivant l’âge, le sexe, la communauté … ». A nous voir, on ne peut pas le contredire. Todorov enchaîne, en espérant que tout le monde suivra : « Mais une société doit encourager ses habitants à avoir une langue commune, parce que sinon c’est un handicap. Il faut aussi avoir une part de la mémoire commune ».

A l’écouter, on pourrait croire qu’il reprend les premiers arguments de Sarkozy puis Besson, quand le ministère de l’Identité Nationale a ouvert ses portes (avant de les refermer il y a peu), mais Tzvetan Todorov temporise : « Il ne faut pas imposer la mémoire commune, mais davantage la revendiquer ! ». Il jette un coup d’oeil à sa montre. Ça passe si vite. « Maintenant, je vous écoute ». Il est venu ici pour écouter, rien d’autre. Ecouter des mots, des maux, des phrases, des témoignages. Rapidement, le débat prend de nouvelles tournures. On parle des émeutes de 2005 : « Qu’est ce que cela révèle ? » lance Todorov. Hugo, provoquant ou ignorant (on hésite encore), dit qu’ils « brûlent des bus parce qu’ils ont du mal à se les approprier ». On comprend pas bien. Reprise de volée d’une camarade : « ça exprime plutôt un malaise profond ». Balle au centre.

Une jeune fille témoigne : « Je suis d’origine antillaise, mais je ne me sens ni proche des jeunes antillais, ni proches des lycéens de mon âge qui étudient à Henri IV ». Passement de jambe et sortie de terrain. L’une compare les Révolutions française, mai 68 et les émeutes. Hugo bourine d’un : « C’était pas une Révolution, c’était brûler la voiture de son voisin et se pénaliser soi-même ». Todorov recadre le jeu. Il balance dans l’arène les mots Acculturation (« être transporté dans une culture étrangère qu’on acquiert ») et Deculturation (« perdre une culture sans en acquérir aucune autre »). Les émeutes partiraient donc de là, d’un bloquage culturel. « Et dans ce cas, il vous reste seulement les bandes et les groupes ».

On en revient à la langue, au langage si important pour le philosophe. « Si on sait bien injurier quelqu’un, on ne le frappe pas ». Et de continuer : « D’ailleurs, ils se sont fait entendre, c’est comme Vu à la télé. Mais les a-t-on compris ? ». Le jeu est relancé. Sans gardiens, sans arbitre. « Je pense que ce n’est pas l’identité communautaire, mais plutôt l’identité du pauvre en général » happe une jeune fille. Un garçon, au fond, tire sans viseur : « Mais certaines communautés s’opposent à l’identité française, sans même faire le pas ». Un autre conclut brièvement : « Il y a toujours eu des groupes à part, comme les jeunes au Moyen Age ou même les Apaches ».

Deux heures de jeu, avec prolongations. Les joueurs ne sont toujours essoufflés, Todorov non plus. Une lycéenne lance : « Moi, j’aime la blanquette de veau et y’a des français qui aiment le couscous ». Derniers mots, dernière passe. Todorov se réjouit. « Il n’y a pas eu qu’une réponse ! ». Ça fusait, ça partait. Débat ouvert. Ça cognait, parfois. Sophie Mazet n’a pas parlé, juste écouté. Elle a sourit, aussi. Puis s’est finalement rassurée, ça s’est bien passé. Ses élèves passionnés face à un philosophe, elle n’espérait pas mieux. Du coup, la prochaine fois, c’est Caroline Fourest qui débarquera. Y parait que le match durera trois jours …

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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