Certificat d’études en poche, Hassina a gagné le droit d’accomplir son unique rêve : continuer ses études ; droit qu’elle n’exercera jamais. Ses oncles qui décident de tout depuis que son père est tombé au champ d’honneur pour l’indépendance de l’Algérie, veulent la confiner aux tâches ménagères. Pour la première de la classe, cette décision est une blessure poignante, aussi injustice que cruelle: les filles de ses oncles, ses cousines, ont, elles, accès au tant désiré cartable. « Quand Dieu t’envoie un citron, fais-en une limonade », lui disait son grand-père, marabout du village.

Les oncles lui ont fourni le citron, elle va l’utiliser pour en faire du Schweppes. Elle le donnera à boire bon gré mal gré à tous ses enfants, engendrés avec son bogosse de mari, émigré en France. Elle est jeune, elle a de l’énergie, elle ne laissera pas ses quatre marmots dévier de l’objectif qu’elle leur a assigné: le bac. Une, deux, trois après-midi de suite sur la table de la cuisine, pour faire rentrer la table de 7 dans la tête de sa progéniture. Elle a tout son temps, Hassina. Sa patience est infinie, mais sa paume droite gagne en vitesse et en force à mesure qu’elle s’appercoit que ses deux premiers nés sont des « Denis la malice ».

La troisième, sa première fille, est sage, mais il y a problème : son tout premier bulletin de CP affiche une consternant E, sans appel. « Je n’ai pas eu le choix de faire des études, le choix tu ne l’auras pas non plus. Je te jure que tu vas bouffer de l’école jusqu’a ce que t’aies plus faim (en kabyle) ». Freud aurait appelé ça un transfert, même si les Algériens, à l’instar des Irlandais, sont imperméables à la psychanalyse. Face à la volonté implacable de sa génitrice et aux sempiternelles heures qui défilent en sa studieuse compagnie sur la maudite chaise de la cuisine, la petite Linda commence à comprendre : sa mère ne la lâchera jamais.

Pour qu’on la laisse tranquille, pour revoir le petit lapin rose de « Youpi l’école est finie » l’émission pour enfants sur la 5, seule solution : le travail. Alors, elle travaille beaucoup, dur, longtemps. À l’école, à la maison, cahiers, livres, elle ne connaît plus que ça. Elle bûche deux, trois, quatre fois plus que ses camarades. Ses notes s’améliorent : de E elle passe à D, puis lentement à C, jusqu’a ce qu’enfin, elle obtienne ses premiers B. La machine est lancée, elle ne s’arrêtera plus. Comme ses frères, elle dépassera vite les bornes du savoir maternel, si brutalement posées par les oncles du bled.

Toute à son labeur, Linda surmonte les difficultés scolaires l’une après l’autre. Elle demande l’aide de ses frères. Eternelle nulle en math, elle aura 0,5/20 à l’épreuve commune, en seconde. Eternelle bosseuse, elle réussira néanmoins son passage en S. Un trimestre plus tard, la voilà prête à tutoyer Thalès. Grâce à son aîné, qui au même moment, paye par des notes dégueulasses le droit de figurer dans la filière roi, Linda sera bien orientée. Pour elle, ce sera la bande à Descartes, la voie littéraire.

Ce choix aurait pu lui être fatal, le lycée Jean Renoir de Bondy n’estimant pas utile de remplacer le professeur de philosophie, absent depuis la rentrée, qui officie habituellement dans la terminale où Linda passe son bac. Une disserte et demie corrigée, deux semaines de cours éparpillés sur l’année, sa classe n’aura pas droit à plus avant de passer l’épreuve phare. Mais qu’importe son 3 coefficient 8, Linda cartonne dans les autres matières. Bac en poche, la jeune fille se plonge dans le droit. Au début elle n’aime pas ça, c’est dur et rebutant. Elle envisage d’abandonner, mais, comme d’habitude, persiste. Après tout, elle n’a que deux amours : ses cheveux, comme toutes les Maghrébines, et les études. Aucun Bondynois ne l’a jamais vue hors de chez elle après 9 heures du soir. Rentrée dans le système scolaire avec un E, Linda en sort aujourd’hui avec un diplôme d’avocat du barreau de Paris.

Idir Hocini

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