C’est une rentrée inédite et expérimentale. Avec toute l’équipe (direction, gestionnaire, infirmière, CPE et AED), nous nous sommes réuni-e-s pour organiser un collège qui permette la distanciation sociale et les gestes barrières. Un collège qui remplit donc l’inverse de sa fonction de sociabilisation habituelle : la balle au prisonnier, le football, inventer des « tcheks », se raconter des secrets dans l’oreille, se cacher dans les toilettes, tout ça est prohibé (bon, le dernier est déjà interdit…).

Une rentrée pour qui ?

A l’entrée du collège, un bonjour de loin, un lavage de main au gel hydroalcoolique et un masque, voilà nos nouveaux réflexes. Nous sommes désorienté-e-s, pour nous c’est comme une rentrée en plein milieu du mois d’août. Encore en short, sandales et lunettes de soleil sur le nez, un masque en plus, nous n’avons pas encore réalisé. Comme l’impression de nous réunir pour un barbecue de retrouvailles entre collègues en plein milieu de l’été. Mais non, nous revenons pour travailler.

En réunion, assis-e-s à un mètre de distance, toutes masqué-e-s, nous revenons vite à la réalité. Après une formation sur les gestes barrières et le port du masque par l’infirmière du collège, la principale adjointe nous rappelle que « la priorité c’est le respect du protocole ».

90 élèves sur les 400 que compte le collège font leur rentrée le 8 juin. Autant dire que nous avons dû les trier sur le volet. Le principe de base est celui du volontariat, et des règles de priorité ont été mises en place par le gouvernement : « Les élèves en situation de handicap, les élèves décrocheurs ou en risque de décrochage, les enfants des personnels indispensables à la gestion de la crise sanitaire et à la continuité de la vie de la Nation (dont les enfants des enseignants) ». Même avec ces critères, il a fallu faire du tri dans le tri.

Dans les faits, chaque chef-fe d’établissement organise sa rentrée comme iel le souhaite (travail des AED, organisation des cours, choix des élèves). Ici des classes de 6e et 5e et quelques 4e et 3e reviennent. Pour les élèves de 4e et 3e qui peuvent rester seul-e-s à la maison, la CPE a préféré prioriser les élèves décrocheurs et/ou en difficulté sociale, ayant vécu le confinement dans des situations de précarité, plutôt que les enfants d’enseignant-e-s, qui ont souvent un suivi scolaire privilégié. Etant donné que ce sont majoritairement les parents de classes moyennes et supérieures qui ont inscrits leurs enfants, la CPE a donc dû renverser la tendance, et rappelé les parents.

Retrouver les gestes du quotidien et le rythme scolaire

A effectif très réduit, nous retrouvons certain-e-s élèves – les cobayes de la « pré-rentrée » – pour leur expliquer les nouvelles règles (apprentissage du lavage des mains, port du masque, sens de circulation etc). Entre plaisir de revoir des camarades de classe, la flemme de retourner à l’école, la peur du coronavirus, les élèves semblent un peu perdu-e-s et expriment difficilement leurs sentiments. Les gestes du quotidien dont la majorité sont interdits doivent être réappris autrement. Communiquer avec des individu-e-s extérieurs au foyer semble déjà un cap à passer pour certain-ne-s.

Après quelques jours au collège, les habitudes reviennent très vite. Devant le collège les élèves se réunissent et discutent sans masque, puis iels rentrent dans le collège et doivent se séparer et mettre un masque. Au fur et à mesure les élèves se détendent et s’habituent. Il semble que le coronavirus est déjà loin dans les têtes des enfants comme des adultes, la vie reprend son cours. Comme l’a dit une élève de 3e lors de l’entrée protocolaire au collège : « On dirait j’ai le corona ! Ça y est c’est fini, y a plus personne qui meurt ».

La principale difficulté pour les élèves (et les AED) est la reprise du rythme scolaire et le réveil à 7h ou 8h. Un élève de 6e me dit : « Je dors le jour et je suis réveillé la nuit. On a inventé un nouveau mode de vie », et une autre « Moi je me serai levée à 15 heures ». D’autres sont encore moins motivés car iels ne viennent pas par choix mais par obligation des parents et parce qu’iels sont prioritaires : « C’est ma mère qui m’a forcé, tout ça parce que je faisais rien pendant le confinement ».

Il règne une ambiance étrange : un collège avec très peu d’élèves, presque vide et silencieux. Tout le monde a un peu la tête ailleurs. Alors qu’il y a 3 mois le coronavirus a été le sujet principal, maintenant tout le monde parle des mobilisations contre les violences policières, contre le racisme, de la situation en France et aux Etats-Unis, et se pose des questions sur le futur.

L’allocution d’Emmanuel Macron qui annonce la réouverture totale des collèges à partir du 22 juin est un nouveau revirement de situation pour les établissements qui s’étaient préparés depuis des semaines pour accueillir les élèves dans des normes sanitaires restrictives. Après une semaine dans ces conditions, nous reprendrons finalement dans des conditions « normales »… Comme le disait une enseignante du collège : « Tout bouge et tout est incertain ».

Anissa RAMI

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