[ANALYSE] Rachid Zerrouki est professeur des écoles en SEGPA à Marseille. Il a lu attentivement l’enquête TIMSS qui a fait grand bruit : les élèves français de CM1 occupent la dernière place du classement international s’agissant du niveau en mathématiques. Mais en réalité, cette étude éclaire moins le niveau des jeunes écoliers que leurs inégalités face à l’apprentissage. La preuve.

TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) est une enquête internationale menée par l’IEA (International Association for the Evaluation of Educational Achievement) qui évalue les compétences des élèves en mathématiques et en sciences à trois niveaux différents. L’objectif affiché est de contribuer aux recherches sur l’enseignement en informant les professeurs sur les pédagogies qui semblent porter leurs fruits. En 2015, pour la première fois, la France a participé à cette étude en y soumettant 4 500 élèves de CM1 représentatifs du paysage scolaire de notre pays. Et les résultats, parus ce mardi, sont alarmants.

La France, dernière en maths

Sur les 772 pages du rapport, de nombreux médias ont fait le choix de reprendre en chœur l’information selon laquelle la France est dernière en mathématiques parmi les 22 pays européens qui ont participé à l’enquête. En effet, avec 488 points, les jeunes élèves français de CM1 sont même en dessous de la moyenne internationale (500 points), et le constat est le même en sciences.

Face à ces résultats, Najat Vallaud-Belkacem a rappelé que les élèves soumis à l’enquête sont entrés en CP en 2011, la génération qui a donc expérimenté les programmes de 2008, la suppression de postes et la formation réduite des enseignants issus de la politique éducative de François Fillon. D’autres analyses pointent le désamour des enseignants du primaire envers les matières scientifiques provenant majoritairement de filières littéraires. Mais peu répondent au problème le plus marquant devant lequel nous place cette enquête : ce sont les inégalités qui plombent la moyenne de la France et les chiffres le disent très bien.

TIMSS 2015 met d’abord en lumière les inégalités face à l’apprentissage

Un des intérêts de cette étude se trouve dans la représentativité des échantillons. Dans le chapitre 5 du rapport, l’IEA nous présente les résultats suivant le contexte social et économique de la population. On y apprend alors que dans les écoles où plus de 25% des élèves proviennent de milieux aisés, la moyenne est de 511 points, tandis que dans les écoles où plus de 25% des élèves sont issus des milieux défavorisés, on tombe à un score de 459 points. Le problème pour la France, c’est que 34% de ses écoles font partie de la seconde catégorie alors qu’au Danemark ou en Norvège, deux pays qui ont obtenu d’excellents résultats, seules 7% des écoles sont dans ce cas. Elles sont 11% en Belgique et on chute même à 6% aux Pays-Bas. 

Si on ajoute à cela le fait qu’en France, les différences de résultats entre les deux catégories d’écoles sont plus marquées qu’ailleurs, il apparaît clair que cette étude ne met pas tant en lumière le niveau général des jeunes français que leurs inégalités face à l’apprentissage. En fait, TIMSS 2015 ne fait que conforter le Cnesco dans ses observations de l’année dernière : la France ne sait pas répondre aux inégalités et parfois même, maladroitement, elle les conforte.

En matière d’éducation, la droite ennuage l’horizon

Lutter contre les inégalités, François Hollande en avait justement fait le fondement de sa politique éducative, mais la réalité n’a pas été à la hauteur des promesses. Il y a bien eu des mesures qui ont été prises : la carte scolaire a été légèrement retravaillée et l’éducation prioritaire a vu son budget augumenté de 25% ce qui a permis de stabiliser un peu les équipes. Une faible dynamique a été enclenchée autour de la mixité sociale et puis, il y a eu des postes créés en école élémentaire compensant un peu la purge qui a été faite sous Nicolas Sarkozy. Mais les belles ambitions de François Hollande nécessitaient bien plus de courage.

Il serait hâtif de juger ce quinquennat en matière d’éducation sur ces seules évaluations internationales car le ressenti sur le terrain est bien plus parlant. Mais pour peu qu’on ne se cantonne pas à répéter que la France est nulle en mathématiques, que les élèves sont mauvais et que les enseignants sont pires, cette étude peut être riche en enseignements. On y apprend par exemple que plus les professeurs des écoles se considèrent heureux dans leur métier, plus les résultats sont élevés. Ou encore que plus le climat scolaire est jugé agréable, plus les résultats évoluent positivement. Et on y retrouve une évidence : moins les classes sont surchargées, plus les élèves obtiennent de bons résultats.

En fait, tout semble nous confirmer que les programmes que réserve la droite à l’éducation seraient une véritable catastrophe : en supprimant en masse des postes de professeurs des écoles, on pourrait porter un coup fatal à la scolarité des élèves en milieux défavorisés, déjà confrontés à des effectifs trop élevés et à un climat scolaire pénible. Et pour ce qui est d’augmenter le temps de travail des enseignants, on ne pourrait pas trouver mieux pour les décourager et les empêcher de faire leur travail dans de bonnes conditions.

Les limites des enquêtes internationales

Par ailleurs, qu’il s’agisse de l’enquête PISA ou TIMSS, ces études internationales, lues sereinement, peuvent nous mettre face à nos échecs et nous souffler des solutions pour y répondre. Par exemple, les systèmes éducatifs égalitaires des pays scandinaves sont toujours au sommet et la « méthode Singapour », qui est d’ailleurs promue par les ESPE depuis quelques années, semble briller. Mais les grands titres des médias nous l’ont encore démontré : les réactions à chaud des politiques et de la presse donnent à ces études une logique de palmarès qui n’a aucunement sa place en éducation. Pour Marc Demeuse, un chercheur belge, c’est « la surinterprétation hâtive qui constitue le talon d’ Achille des enquêtes ».

Dans la série The Wire, on assiste à l’aberration d’un système éducatif basé sur la réussite de ce genre de test. Suivant une logique kafkaïenne, de mauvais résultats seraient le signe d’une mauvaise efficacité du collège, alors pour y répondre, on le sanctionne en diminuant ses moyens. Pour éviter ce risque, on maquille les statistiques et on contraint les enseignants à faire apprendre par cœur aux élèves les réponses du test, vidant ainsi l’enseignement de son contenu propre, et l’école de sa mission. Aux Etats-Unis, ce sont de véritables compétitions qui se déroulent constamment, non pas entre les pays, mais entre écoles. Et les enseignants se plaignent de ne plus être des professeurs de mathématiques ou de  littérature, mais des professeurs d’examens de maths ou de littérature : « You don’t teach maths, you teach the test« , disait une de ses collègues à Pryzbylewski dans la série de David Simon. Une réalité que décrit, en France, la sociologue de l’éducation, Séverine Chauvel, dans son dernier ouvrage « Course aux diplômes : qui sont les perdants ? »

Évidemment, nous n’en sommes pas encore là, mais quand on voit certains candidats à la présidentielle promettre des coupes budgétaires pour répondre à des décrochages scolaires, on se dit que finalement, nous ne sommes pas si loin du précipice.

Rachid ZERROUKI,professeur des écoles en SEGPA, Marseille.

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