Il y a trois ans, le 20 mai 2015, les mères de famille du Petit Bard sortent d’une table-ronde, qu’elles avaient elles-mêmes réussi à déclencher, avec des promesses plein les oreilles. Le système d’affectation des élèves devait être changé pour permettre aux enfants de ce quartier très populaire de Montpelier d’étudier dans des collèges plus mixtes socialement. Le collège du secteur, Las Cazes, devrait également offrir des options recherchées pour attirer des élèves de classes sociales moins défavorisées : une classe internationale (avec des cours supplémentaires de 4 heures de littérature et de 2 heures d’histoire-géographie en anglais), une filière arts de la scène et un pôle rugby. Autre demande : des réunions régulières avec le maire, le préfet, le président du département, les bailleurs sociaux et les habitants devaient pouvoir se tenir pour discuter ensemble des problématiques locales. « On nous a répondu : ‘Ce que vous demandez va être mis en place. Il s’agit des conseils citoyens’”, se souvient Fatiha, l’une des mères qui avait porté ces revendications à la réunion. Et à analyser la situation sociale du Petit Bard, on comprend l’urgence : selon cette fiche de ce quartier prioritaire de 5 000 habitants réalisée par Libération en 2016,  57 % des élèves y sont boursiers dans le secondaire et « près de 80 % sont issus de familles défavorisées ».

Changements de façade pour le Petit Bard selon les parents d’élèves

Aujourd’hui, trois ans plus tard, le constat de Fatiha est amer, même chose pour les autres mères de familles à l’origine du mouvement de mobilisation inédit. Elles dénoncent des changements de façade, comme celui du nom du collège du quartier, Las Cazes, rebaptisé Simone-Veil en septembre 2016 suite à la mobilisation.

Elles pointent aussi du doigt les affectations au collège, entre Las Cazes considéré comme un collège « ghetto » et le collège Rabelais, qui jouit d’une meilleure image, les deux collèges étant pourtant situés à plus ou moins un kilomètre du groupe scolaire Petit Bard. « Suite à notre mobilisation, il y a eu possibilité de dérogations par rapport à la carte scolaire. Mais cette possibilité n’a été effective qu’un an. Donc la mixité n’est toujours pas atteinte », constate Fatiha. Le rectorat de Montpellier se défend : « Dans les faits, très peu de demandes de dérogation d’élèves dépendant de Simone Veil souhaitant intégrer le collège Rabelais sont formulées. Les demandes de dérogation sont satisfaites dans la seule limite de la capacité d’accueil des établissements. Chacune de ces demandes est étudiée selon les critères réglementaires ». Ces critères les voici : élève handicapé ou bénéficiant d’une prise en charge médicale importante à proximité de l’établissement concerné, boursier, frère/soeur scolarisé dans l’établissement visé ; si l’élève est domicilié, en limite de zone de desserte, à proximité de l’établissement souhaité ou si l’élève doit suivre un parcours scolaire particulier (à Rabelais, il peut s’agir de la section internationale chinois ou de la section sportive handball).

Contacté par téléphone, le secrétariat du collège Las Cazes/Simone Veil n’a pas le même son de cloche : « Au contraire, aujourd’hui, il y a plusieurs élèves qui viennent du Petit Bard dans nos classes internationales. Comme c’est un nouveau dispositif il a aussi fallu le temps qu’il se mette en place. Aujourd’hui, il y a 5 ou 6 élèves qui viennent du Petit Bard en sixième internationale et 3 pour la classe de cinquième ». Ces classes dites internationales sont très sélectives : pour y être affecté, « il faut déjà qu’ils passent l’examen » ou alors, dès la fin de l’école primaire, préparer un dossier et « justifier de sa motivation » continue de nous expliquer l’administration du collège Simone Veil. Mais Fatiha insiste : « Le fossé est grand puisque dans certaines écoles maternelles, l’anglais est dispensé dès le CP. A l’école Delteil, celle du quartier, cela ne démarre qu’en CM1. Donc forcément il y a des inégalités! », et d’ajouter que « les horaires décalés de ces fameuses classes internationales, font que ceux de cette classe croisent très peu les autres élèves et restent entre eux, à part ». Qu’en est-il de la proposition des conseils citoyens ? « On décide de quelle couleur sera le banc, mais rien d’autre », tranche Fatiha. Aucun des acteurs demandé ne daigne s’y montrer, regrette-t-elle.

Modification de la carte scolaire : la goutte d’eau qui fait déborder le vase

C’est Fatiha qui parle, en ce début mai, dans un local du quartier où quatre membres du collectif reçoivent le Bondy Blog. Elles refusent la personnification du mouvement. Najat, Fatima, Anissa et Fatiha se décrivent comme des membres quelconques d’un collectif qui en compte une quarantaine. Pour cette même raison, elles déclinent les photos, refusant que le collectif soit associé à un visage en particulier. Mais aujourd’hui, c’est Fatiha qui parle, sans note. Elle manie chiffres, dates, noms et intitulés techniques des interlocuteurs institutionnels. Au printemps 2015, leur combat est relayé par la presse, et remonte jusque dans l’actualité nationale quand elles bloquent plusieurs écoles.

Leur mouvement est né d’une goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Fin 2014, les parents du quartier constatent que plus aucun élève du Petit Bard ne se voit affecté autre part qu’au collège Las Cazes à la fin de la primaire. Avant cela, la carte scolaire était découpée de façon à ce que les enfants résidant dans une partie du quartier soient envoyés à Rabelais. Las Cazes s’était lentement dégradé, depuis 2007 selon les mamans, souffrant d’un « enclavement social et ethnique ». Au Petit Bard, près de 35 % des habitants sont des étrangers. A l’époque, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Education nationale du gouvernement de droite, Xavier Darcos, avait assoupli la carte scolaire. Concrètement, les parents pouvaient demander des dérogations. Conséquence : le côté « ghetto » du collège Las Cazes, déjà pointé du doigt, s’est renforcé lorsque les classes aisées et moyennes ont profité de ces dérogations.

Sur la façade de l’école, il est écrit : ‘Liberté, égalité, fraternité.’ Mais comment nos enfants vont-ils pouvoir faire société commune s’ils n’apprennent pas à vivre avec les autres ?

Le conseil départemental de l’Éducation nationale imagine donc comment rééquilibrer la carte scolaire. Sauf que ceux qui quittent Rabelais pour Las Cazes, ce sont les enfants du Petit Bard. « Sur la façade de l’école, il est écrit : ‘Liberté, égalité, fraternité.’ Mais comment nos enfants vont-ils pouvoir faire société commune s’il n’apprennent pas à vivre avec les autres ? On veut que nos écoles ressemblent à la société française ! Que l’ascenseur social soit réparé ». Mettre fin à la « ghettoïsation scolaire » et à « l’apartheid social »… Fatiha raconte que pour les jeunes du quartier, l’avenir se résume “à la prison ou La Colombière”, un hôpital psychiatrique. La coupe est pleine.

Las Cazes, symbole d’un abandon

Pour Fatiha, qui estime avoir fait partie d’une « génération sacrifiée », la mobilisation se fait pressante. Les parents demandent des comptes. Pourquoi la répartition des élèves est-elle si déséquilibrée ? « Rabelais était surchargé, Las Cazes accueillait des élèves en deçà de sa capacité d’accueil ! » se souviennent les mamans. De l’autre côté du fil, le secrétariat de Las Cazes confirme : « Il y a 5 ans, nous avions environ 350 élèves. C’est un établissement très grand et comme il était déserté, on a accueilli d’autres structures comme le CIO (centre d’information et d’orientation, ndlr) ou le GRETA (centre de formation, nldr). Mais à la prochaine rentrée 2018, nous aurons environ 550 élèves cette année », promet-on à Las Cazes.

Le rectorat s’appuie aussi sur l’augmentation des effectifs du collège Las Cazes devenu Simone Veil pour souligner une amélioration de l’image de l’établissement : « Un très gros travail a été effectué en 2015-2016 pour apporter plus de mixité sociale au sein du collège Simone Veil. Ainsi, l’offre de formation de cet établissement a été étoffée en implantant des sections sportives (rugby, basket, judo), des sections artistiques (art de la scène), des sections linguistiques (section internationale anglo-américaine, bilangue anglais/allemand). Le collège est devenu un collège numérique et il participe à plusieurs parcours d’excellence dans les domaines scientifiques, techniques, professionnels en langues et cultures avec des lycées de Montpellier, des universités ou des écoles. Des élèves hors secteur intègrent cet établissement à leur demande, preuve que l’image de cet établissement s’est modifiée de manière très positive ».

Dans le quartier, les fresques et tags de l’artiste Vince rappellent le combat des mères du Petit Bard

2015- 2018 : trois ans de lutte au service de l’égalité

A partir de mars 2015, les mamans décident de se réunir dans les écoles pour des petits-déjeuners citoyens, sans perturber les cours. « On voulait une action constructive. Pour montrer qu’on pouvait agir sans colère, sans haine », se souvient Fatiha. Puis, elles se mettent à envoyer des lettres aux responsables. « On en a envoyée une cinquantaine, en lettre recommandée avec le ministère en copie. Nous dressons un constat et formulons des propositions ». La réponse, quand il y en a une ? Une lettre creuse, indiquant que leur demande avaient bien été prise en compte. Quand elles appellent pour savoir où en était leurs demandes : « On s’entendait répondre parfois ‘Votre courrier a dû se perdre' ». Finalement, elles décident d’aller remettre les lettres en main propre. Certains médias immortalisent le moment avec des photos. Dans le quartier, dans les écoles, elles engrangent les soutiens. Les médias locaux commencent à jeter un oeil à ce mouvement que beaucoup au départ, dixit les mères, ont eu du mal à prendre au sérieux. « Quand on a été reçu par les institutions, c’était presque une surprise dans leurs yeux. ‘Tiens ! Vous n’êtes pas violentes, vous vous exprimez bien’ … ! »

A force de s’agiter, le délégué du préfet et l’adjointe en charge de l’éducation de l’époque, Isabelle Marsala, se rendent à la table-ronde que les mères organisent et la rencontre se transforme en réunion de travail. « On y a entendu des aberrations du type ‘avec tout l’argent qui est injecté dans le quartier, vous vous plaignez encore ?’, s’insurge Fatiha. En gros, c’était de la faute des habitants si les choses se passaient mal ». Les membres du collectif sortent de cette réunion avec une conviction : « On ne nous prend pas au sérieux ». Les mères décident donc passer à la vitesse supérieure.

A la rentrée des vacances de printemps, parents et élèvent trouvent portes closes devant les écoles. Les mamans ont bloqué les entrées à l’aide de chaînes. « La décision a été douloureuse. Certaines d’entre nous pleuraient. Pour nous, l’un des piliers pour s’en sortir, c’est l’école. Et puis, il a fallu expliquer à nos enfants pourquoi on les empêchait d’y aller ». Elles étaient parties pour une journée d’action. Deux, tout au plus. Le blocage a duré 17 jours face à des autorités locales qui, selon le collectif, s’arcboutent sur leur positions. Mais la presse s’en mêle, l’affaire fait parler d’elle jusqu’à Paris.

Un mouvement devenu structuré

Mais le mouvement est loin de se résumer à un blocage. Pour maîtriser leur sujet à fond, et pour que le sérieux de leur démarche ne puisse être endommagé dans les regards extérieurs, les mères font appel à des chercheurs spécialistes dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage : des sociologues comme Choukri Ben Ayed, Fabrice Dhume ou la directrice de recherches au CNRS Françoise Lorcerie, des psychologues et autres spécialistes de l’apprentissage des langues. Objectif : se former. Contacté par téléphone, Choukri Ben Ayed confirme : « Formation n’est pas le bon terme. Le collectif a fait appel à moi d’une part dans le cadre de rencontres locales qu’elles organisent avec d’autres experts et d’autres part pour les Etats généraux de l’éducation dans les quartiers populaires, où il s’agit d’avoir différents acteurs autour de la table pour mener une réflexion et émettre des propositions. Je tiens à préciser que ce que le collectif fait, il le fait de façon absolument indépendante ». 

Elles vont jusqu’à apprendre à produire leur propres contenus audiovisuels pour défendre elles-mêmes et à leur façon leur cause,à travers de l’association Ziconofages. L’enjeu ? Pouvoir parler de leur combat, de leurs revendications, par elles-mêmes, pour elles-mêmes. Les mamans gagnent une expertise réelle sur le sujet de l’éducation dans les quartiers populaires. « C’est important d’associer des scientifiques à notre démarche, on voulait mêler la connaissance des chercheurs et la connaissance de terrain ». Il s’agit surtout de donner aux habitants du quartier les moyens d’agir pour défendre leurs intérêts.

Dans le quartier, les fresques et tags de l’artiste Vince rappellent le combat des mères du Petit Bard

Etats généraux de l’éducation dans les quartiers populaires à Montpellier

Fort de ses expertises, le collectif formule trois demandes clé pour débloquer la situation : gel de la nouvelle carte scolaire, convocation « d’Assises du Petit-Bard, pour réunir tous les acteurs et un échéancier pour que « l’effort de mixité sociale à l’école primaire et maternelle émane de la mairie, compétente en la matière« , explique Fatiha. Et pourtant, rien ne bouge réellement. « Il y a un blocage au niveau local. Pour eux, on est contre eux, parce qu’ils ont peur de ne pas garder la main ». Les parents du Petit Bard décident de porter leur lutte au niveau national. En mars 2017, suite à des rencontres avec différents collectifs des quartiers populaires partout en France, les premiers « Etats généraux de l’éducation dans les quartiers populaires » sont organisés à Montpellier pour porter les revendications au niveau national. L’idée est de mettre chercheurs, représentants de l’éducation nationale et acteurs de terrain autour de la table pour trouver des solutions. Cette année, l’événement a eu lieu à Créteil. « Tant que les choses ne changeront pas, nous en organiserons une chaque année », souligne Fatiha comme pour rappeler qu’il faudra encore compter longtemps sur le collectif.

En mai dernier, le collectif avait rendez-vous avec deux conseillers du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, pour présenter les conclusions de la deuxième session des « Etats Généraux de l’éducation dans les quartiers populaires » qui ont eu lieu à Créteil, début avril 2018.

« On ne lâche rien », cette phrase, le quartier en a fait sa devise. Elle a été peinte à la bombe par l’artiste Vince, sur une grande fresque, à côté des visages de ces mères courages bien décidées à faire bouger les lignes. Conscient de leur lutte et de leur travail, Emmanuel Macron a bien pris soin de les mentionner dans son discours sur sa politique de la Ville ce mardi 22 mai : »Je n’oublierai jamais cette association de mamans d’élèves, qui m’a expliqué pourquoi c’était une formidable erreur d’avoir fermé les classes bilangues, parce que quand il y en avait dans leur quartier, c’est sa formule : ‘les petits blonds du centre-ville venaient dans nos quartiers' ». Les gestes suivront-ils la parole ? Fatiha tient à rectifier : « Nous n’avons jamais parlé de têtes blondes, rousses ou brunes ! Ce sont les médias qui l’ont tourné comme ça. Encore une fois, nous voulons une école qui ressemble à la société française, c’est tout. La question est sociale », martèle-t-elle. « On est ravi que le Président s’exprime ainsi mais ce qu’on attend par-dessus tous les discours, ce sont des actes. Qu’on se mette à travailler avec nous, à reconnaître notre expertise et appliquer nos propositions ».

Amanda JACQUEL et Alban ELKAIM

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