Six ans après avoir tué mon fils, j’ai décroché ce boulot de concierge à Sciences-Po Paris. Lors de l’entretien d’embauche, j’avais mis cartes sur table. Le chef du personnel, appréciant ma franchise et peut-être touché par mon histoire, m’avait pris trois mois à l’essai. Avant de signer un CDD.
Attablé derrière un micro, je fixe le grand amphi désert. Dans quelques heures, ce sera la cohue : les élèves ont invité des anciens de l’école devenus des personnalités publiques. Du beau linge au mètre carré. Tout doit être parfait. Je vérifie la présence des haut-parleurs posés hier soir et descends de l’estrade. Regagner ma loge ou pas ? Pourquoi pas me balader dans les travées ?
Un nom est scotché sur chaque siège. Nombre de politiques de gauche et de droite ayant traîné leurs guêtres « rue Saint Guillaume » se retrouveront. Le nouveau président et son prédécesseur assis très près. Sans compter des patrons de presse, animateurs télé, universitaires, cinéastes, écrivains…
Mon fils a étudié ici presque deux ans.
Je remonte sur l’estrade et branche le micro central. « Un, deux… un, deux…
Papa,
Pas facile de te dire tout ça de vive voix. Je préfère te l’écrire. Depuis des années, tu bosses comme un fou pour que je puisse étudier sans me soucier du fric. T’es brillant fiston, faut que tu te barres de ce quartier. Fais pas comme moi, rate pas le coche d’une vie meilleure. Je suis fier que notre nom soit un jour inscrit sur un diplôme de cette école. Notre fils à Sciences-Po ! Tu es notre fils à Sciences-Po ! Tu répètes fébrilement ces phrases en boucle. Une immense fierté pour toi et Maman. Je suis bien conscient que tous vos rêves d’ascension sociale se réalisent à travers moi. Une revanche sur les humiliations et frustrations de votre milieu d’origine. Surtout toi maman qui aurait tant aimé faire des études mais obligée de quitter le lycée pour bosser. Je sais bien tout ça mais… Comment le formuler ? Désolé mais je vais tout plaquer.
Pourquoi ? Pas à cause de la difficulté des études, je fais partie des meilleurs élèves. Non, il s’agit d’autre chose, une chose invisible. Très profonde.
Dans cette école, je ne me sens pas chez moi. D’autres, venant du même milieu que moi, s’y sentent bien et vont décrocher à terme de bons postes dans le public ou le privé. Un ascenseur social pour eux. À quel prix ? Pour réussir, ils ont dû singer les élèves « habituels » de cette école, se vêtir comme eux, rire aux mêmes plaisanteries… Bref, se conformer à leurs règles.
Ici, nos mots du quotidien, ceux de mes copains de la « cité de l’Espoir », n’ont plus la moindre valeur. Finis les « Narvalo, dikave, nachave, quérave »… Ces expressions sont-elles sales ? Et nos vannes de quartier, les tiennes aussi papa, sont qualifiées de vulgaires. Pas de ça entre gens de bonne compagnie. Bien sûr, ils apprécient certains humoristes utilisant notre langage quotidien ou dans des fictions télé, friands d’exotisme de périphérie. Pourtant, j’ai essayé d’effacer, d’anéantir en moi ces mots et cet humour soi-disant vulgaire, pour leur ressembler. En vain. Sache que les profs et les autres élèves (quelques-uns sont des amis) ne sont responsables d’aucune manière de mon malaise. Juste que la greffe n’a pas pris.
Pas assez armé pour survivre à Sciences Po ? »
J’arrête ma lecture et promène mon regard dans la salle. Étrange silence. Pas pire que quand je l’ai trouvé sur son lit, une boîte de comprimés vide sur la moquette. Des semaines qu’il nous parlait de sa fatigue. Je lui avais acheté des vitamines. Sa mère et moi persuadés que c’était juste un coup de mou. Chaque matin, je le suivais des yeux par la fenêtre, il traînait des pieds en traversant notre cité. Je souriais. Notre fils à Sciences-Po !
Tuer notre fils à Sciences-Po.
Depuis sa mort, je n’ai plus quitté sa chambre, j’ai voulu vivre ce que je lui avais fait endurer. Lecteur que du Parisien et de L’Equipe, je me suis avalé tous ses livres d’histoire, droit, économie (…), j’ai appris par cœur ses cours. Me mettre dans sa peau. La chair de ma chair que j’avais poussée au suicide.
Il avait laissé un post-it sur son bureau :
« Si la classe capitaliste ne formait qu’un seul parti politique, elle aurait été définitivement écrasée à la première défaite dans ses conflits avec la classe prolétarienne. Mais on s’est divisé en bourgeoisie progressiste et en bourgeoisie républicaine, en bourgeoisie cléricale et en bourgeoisie libre-penseuse, de façon à ce qu’une fraction vaincue peut toujours être remplacée au pouvoir par une autre fraction de la même classe également ennemie. C’est le navire à cloisons étanches qui peut faire eau d’un côté et qui n’en demeure pas moins insubmersible.
Jules Guesde. »
L’école sécurisée par les flics, des invités s’installent peu à peu dans l’amphi. Certains, farouches adversaires devant les caméras, s’embrassent. Tous vêtus et parlant de la même manière, uniformisés comme les cagoulés au pied des barres. Des photocopies avec sourire. Quand la salle est pleine, je me dirige vers ma loge.
Assis devant mon bureau, l’étudiant relève la tête quand je rentre. Sympathique comme la plupart de ses camarades. A part avec quelques caricatures de fils et filles à Papa, je n’ai jamais eu de gros problèmes avec des élèves. Pas moi qui les aurais balancés pour une clope ou un pétard sur les pelouses. Il est bâillonné et menotté à mon siège.
Je compose le numéro du directeur. Sa secrétaire refuse de le déranger. Je lui explique que j’ai pris un élève en otage. Elle me passe le directeur. Il tente de m’amadouer et me ramener à la raison. En vain. Il pique alors une colère.
« Je veux diffuser la lettre de mon fils avant le début de la réunion. Si vous refusez, je fais sauter ma loge avec l’élève. Je vous donne cinq minutes, pas plus ! »
« Sans doute naïf, je pensais que ma présence à l’IEP serait un jour utile pour mes proches, faire entendre leur voix. Trop lu Jack London, Zola, Russel Banks et d’autres. Une grosse erreur. Ici, la majorité travaille – consciemment ou inconsciemment – pour perpétuer le pouvoir et les privilèges d’une minorité : la leur. Certes, je crache dans la soupe, une soupe que je ne peux plus avaler. Incapable de mettre un mouchoir sur mes origines sociales. Pourquoi péréquation ou aporie seraient des termes plus dignes que enculé ou narvalo ? Je refuse de me soumettre à leur langue, les laisser souiller ma langue et mes “madeleines de quartier”. Mon enfance vaut leur enfance, mes souvenirs sont aussi importants que les leurs.
Faut que je quitte cette putain d’école ! Je sais bien que ma décision te mettra les boules, à maman aussi. Je suis bouffé de culpabilité en pensant à tous vos sacrifices. Je sais que vous serez très déçus de mon abandon. Mais je dois arrêter de me mentir et vous mentir. Prendre une décision.
De plus en plus tiraillé à l’intérieur, je ne ressemble plus à mes potes de la cité, ils ne m’ont jamais adressé le moindre reproche mais je sens le poids de leur regard. Et ne veux pas ressembler à mes amis de Saint-Guillaume. Je n’arrive plus à tenir le grand écart. Si ça continue, je vais devenir barge. Sciences-Po Paris m’a tué.
Trop fatigué pour résister. »
Ma voix, résonnant à l’intérieur de l’école et dans la rue, laisse place au silence. Peu avant, plusieurs de ses copains de la Cité de l’Espoir avaient investi le centre opérationnel du métro, d’autres celui du RER et d’une gare. La lettre du fiston diffusée par les haut-parleurs de service. Elle circule aussi sur les réseaux sociaux.
Derniers mots d’une fatigue invisible.
Mouloud Akkouche
Cette fiction est parue dans La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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