Ce mercredi matin, professeurs et élèves se sont rassemblés devant le lycée Mozart, au Blanc-Mesnil. Ils dénoncent un manque de moyens et pointent du doigt des problèmes de sécurité. Depuis, la moitié environ des enseignants font grève. Reportage.

« On nous donne des demi-salles, des demi-postes, comme si on était un demi-monde… mais non, nous existons pleinement dans le 93 ! ». Johan Faerber, professeur de français depuis 2005 au lycée Wolfgang Amadeus Mozart, ne décolère pas. Ce mercredi matin, plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées devant cet établissement du Blanc-Mesnil. Des grilles du lycée à l’esplanade de la médiathèque, élèves, enseignants et personnel ont occupé l’espace de 8h à 10h30. Ce jeudi, la moitié des enseignants environ continuaient leur grève.

« Qu’est-ce qui se passe ? », demande Chayma, qui arrive au pas de course. Sa camarade Sophia lui explique qu‘ « il y a un blocus. Les profs sont en grève parce qu’on est de plus en plus nombreux au lycée mais qu’il n’y a pas de place, des profs qui manquent… Voilà ce qui se passe ». Chayma, heureuse d’avoir évité le billet de retard dès le premier jour, prend place sur un banc et lit le tract distribué par Thomas Hochart et Hamza Arroum. Membres du Conseil pour la vie lycéenne, ces deux lycéens de Terminale S expliquent la situation et les raisons du blocus à leurs camarades.

« Mettre son réveil à 5h pour prendre le bus, arriver au lycée avant le proviseur pour caler des poubelles, expliquer la situation à chacun, non ce ne sont pas des vacances »

« C’est pour soutenir nos professeurs. On a prévenu du monde hier sur Whatsapp et ça s’est fait tout seul. Ce blocus a plutôt été efficace puisque deux classes seulement sont entrées », avancent-ils. Leur rôle de médiateur sert notamment à renseigner les nouveaux, notamment les élèves de Seconde. Comme Saïd El Amrani qui devait faire sa rentrée ce mercredi. Il faudra retenter demain. Saïd est fâché. « Ce n’est pas sérieux, je voulais aller à l’école. Et puis je me suis levé pour rien… « . Hamza lui explique. « Nous sommes en pleine semaine de rentrée. On le sait c’est contraignant, mais si on ne fait rien tout de suite, cela sous entendrait qu’il n’y a pas de problème ». Thomas enchaîne. « Hamza a raison. Certains nous accusent même de prolonger nos vacances. Mettre son réveil à 5h, prendre le bus alors qu’il est encore vide. Arriver au lycée avant le proviseur pour caler des poubelles pleines, prendre le temps d’expliquer la situation à chacun… non ce ne sont pas des vacances ».

Rassemblement devant le lycée Mozart, mercredi 6 septembre 2017.

Cinq professeurs absents en cette rentrée non encore remplacés

Ces deux jeunes organisateurs se disent révoltés quant aux conditions dans lesquelles ils sont censés obtenir leur bac cette année. Selon nos informations, cinq professeurs sont absents en cette rentrée : des enseignants d’anglais, d’espagnol, sciences et vie de la terre éducation physique et sportive et économie-gestion. « Mon prof de SVT n’est pas là jusqu’au mois de novembre alors que je suis en Terminale S. Certains élèves de ma classe sont en spécialité SVT. On passe le bac cette année, avec ces absences, on va accumuler un retard de fou« .« Je suis aussi en Terminale S, poursuit Thomas. Pour l’instant, j’ai tous mes profs dans mes matières principales mais je n’ai pas de prof d’anglais. L’an dernier, les Terminales S n’ont pas eu de prof de mathématiques pendant plusieurs mois. Heureusement, qu’un prof du lycée a accepté de leur donner des cours mais ce n’est pas une solution, c’est du bricolage ça ». Selon Margot Eustache, enseignante d’histoire-géographie à Mozart, ce professeur avait dû s’absenter pour longue maladie. Des contractuels se sont succédé mais ils étaient à peine formés. Du coup, la plupart des élèves de la classe se sont plantés au baccalauréat en mathématiques. Certains ont même redoublé à cause de cela« , assure l’enseignante. Ce que confirme un autre professeur en sciences économiques et sociales, Ahmed Kherraz. « Le nombre de redoublements après l’échec au bac a été particulièrement élevé l’an dernier ». Une documentaliste manque également à l’appel et ne sera remplacée que dans 3 semaines selon un enseignant. Ce qui n’est pas sans inquiéter en cette rentrée avec notamment le rush de la remise des livres.

Contacté, le rectorat de Créteil se veut rassurant. « Nous fonctionnons avec des prévisions, il n’y a pas d’improvisation. On ajuste en fonction des éléments de comptage à la rentrée, c’est ce qui se passe toujours à cette période-là. Des professeurs d’anglais, d’espagnol et d’économie-gestion vont arriver prochainement« , précise le service de communication du rectorat, sans toutefois pouvoir encore donner de dates précises de prise de poste. « Notre objectif c’est évidemment de résoudre ceci le plus vite possible ».

Margot Eustache et Syrine Zoughalami, enseignante en philosophie au lycée Mozart, dénoncent toutes les deux la suppression de postes d’agents d’entretien l’année dernière qui n’ont pas été remplacés, ce qui rend compliqué le travail des agents restants. « Ils n’osent pas manifester par peur de perdre leurs postes mais ce matin, on est aussi là pour eux. Ils sont traités avec mépris ! Quand on explique à la région que nos agents sont en sous-effectif, voilà leur réponse ‘On va leur envoyer des balais plus grands’. C’est normal ça ?« , s’insurge Syrine Zoughlami. Margot Eustache assure : « Avec le nombre d’élèves qui augmente, le travail est forcément plus important pour ces agents. De plus, la chef de la cantine part en congé maternité et ils ne lui ont toujours pas trouvé de remplaçant ». 

Nombre d’élèves en hausse : des locaux inadaptés et sécurité en question

Pour les professeurs, c’est une rentrée techniquement infaisable. « On est en manque criant de moyens humains et matériels. On avait déjà prévenu la région, le rectorat et la direction l’an dernier. On savait que cette rentrée serait impossible dans ces conditions. L’an dernier, il y avait 970 élèves. C’était déjà beaucoup. Cette année, nous comptons 1045 élèves. Concrètement, où va-t-on les mettre ? », interroge Johan Faerber. Ils ont l’air de s’étonner de l’expansion démographique mais les enfants qui rentrent en seconde n’avaient pas un an hier, à moins qu’ils soient tous très précoces et surdoués. Cette absence d’anticipation c’est aussi la faute à une politique au jour le jour et là on en paye le prix ».

Selon les témoignages des professeurs et des lycéens, l’établissement n’a absolument pas été agrandi en dépit de la hausse des effectifs. « Etant donné le nombre d’élèves, nous aurions normalement dû avoir la création d’un préfabriqué ou la création d’autres salles, ajoute M. Faerber. Rien n’a été construit cet été. Seule l’unique salle de réunion a été transformée en salle de classe sauf que ce n’est pas une salle de cours ! L’acoustique y est déplorable ». « Sans parler du fait que cette salle servait à accueillir un intervenant extérieur, aux conseils de classe, nos réunions, précise Margot Eustache. Pour nos réunions à nous, nous les faisons en salle de profs, pour le reste, cela n’a pas été déterminé ».

Selon Johan Faerber, certaines salles qui normalement sont dédiées aux demi-groupes comme aux cours de langues, seront utilisées cette année pour des classes entières. « Et des élèves vont continuer d’arriver pendant le mois de septembre, assure Margot Eustache. Cette hausse des effectifs d’élèves a entraîné la création de classes supplémentaires et le recrutement de professeurs en poste fixe. Il y a eu par exemple une création de poste en histoire ». Ahmed Kherraz souligne quant à lui l’insuffisance des postes de surveillance et d’encadrement. « Les effectifs des élèves ont augmenté. Nous avons donc besoin d’un ou deux surveillants supplémentaires. Idem pour les CPE. On nous a octroyé un demi poste, une CPE stagiaire à mi temps dans l’établissement. Il faudrait un temps plein ».

« Dans la salle de réunion des profs transformée en salle de classe, on ne peut pas circuler. Si j’ai un élève qui fait un malaise, je ne peux pas l’atteindre »

Rida Fakhi, 16 ans, en 1ère S, n’est pas étonné de la situation. « Il nous est déjà arrivé de faire cours debout ou par terre parce qu’il n’y avait pas de chaise. Par contre, j’ai du mal à imaginer comment on peut faire pire si ce n’est rester chez nous ou faire cours en récréation », ironise-t-il. Marko Cerovac est en 1ère ES. Pour lui, la solution se trouverait peut-être dans l’enseignement à distance. « Si on n’est plus les bienvenus au lycée, s’il n’y a plus de place, bah qu’ils nous disent on reste chez nous, il y a possibilité d’apprendre des choses à distance maintenant grâce au numérique ». 

Si ces élèves tentent d’ironiser sur la situation, Johan Faerber lui est très inquiet. Il évoque des problèmes de sécurité importants. « Enseigner dans une petite salle telle que les salles de langue ou encore la salle de réunion des professeurs, cela pose un réel problème de sécurité. Lors d’une alerte incendie par exemple, la salle est tellement étroite qu’on pourrait se croire dans le RER B ou sur la ligne 13 aux heures de pointe. Sauf qu’il n’y a pas de pousseurs à l’entrée des salles de classes ici« . Margot Eustache, la professeur d’histoire-géographie, poursuit. « Dans la fameuse salle de réunion des profs transformée en salle de classe pour cette année, on ne peut absolument pas circuler. Si j’ai un élève qui fait un malaise, je ne peux pas l’atteindre. Concrètement, il faudrait que tous les autres élèves se lèvent, retirent leurs sacs, leurs affaires. Même s’il n’y a pas de situation d’urgence, pédagogiquement ce n’est pas possible. On ne peut même pas aider les élèves les plus en difficulté parce que les tables du milieu sont tellement resserrées les unes avec les autres qu’on ne peut pas les atteindre ». 

« On fait clairement face à une situation de bricolage, or c’est de l’avenir de nos enfants dont il s’agit, s’exclame Johan Faerber. Ces enfants ont le droit à une éducation comme tout le monde et ça, c’est à la République de leur offrir ». Déjà en décembre 2014 puis en juin 2015, le Bondy Blog écrivait sur la situation du lycée Mozart. Preuve en est que trois ans plus tard, certaines choses n’ont pas changé.

Sarah ICHOU

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