“Ce sont eux les enfants que l’on a déscolarisés aujourd’hui”, clame Hanane Loukili, directrice pédagogique du collège et lycée MHS dans le XIXème arrondissement, fermés à la mi-novembre, officiellement pour des raisons de sécurité non-conformes aux ERP (établissements recevant du public). Dans un contexte où le gouvernement vient de présenter les textes de la loi contre le séparatisme, cette fermeture sonne pour certains comme un tournant annonciateur.

Devant l’une des salles de classe de l’établissement, située dans un immeuble rue de Goubet, qui a été aménagée pour la conférence de presse, quelques élèves patientent. Une vingtaine d’entre eux, accompagnés de quelques parents, sont venus assister à l’intervention d’Hanane Loukili devant les journalistes.

Les lycéens de MHS, étaient présents lors de la conférence de presse du 10 décembre 2020.

La veille, la préfecture de police de Paris et le parquet, par le biais d’un communiqué, plaçaient la fermeture de l’école “dans le cadre de la lutte contre l’islamisme”, ainsi que l’implication de la Cellule de Lutte contre l’islam radical et le repli communautaire (CLIR) dans le contrôle administratif “de certaines écoles hors-contrat”. Les raisons de sécurités liées aux issues de secours communiquées à l’école, s’accompagnent donc d’autres motivations pour la fermeture administrative de l’établissement.

Hasard du calendrier, ou pas, le communiqué est envoyé le même jour que la présentation du projet de loi confortant les principes de la République par le gouvernement, qui prévoit un contrôle renforcé des écoles hors-contrat.

Nous avons refusé les demandes de cours de théologie.

Depuis 2015, l’institution hors-contrat MHS (Meo High School) accueille des élèves du collège au lycée, en acceptant leurs éventuels signes distinctifs d’appartenance à une religion. “Nous sommes une école universaliste, nous acceptons tout le monde”, explique la directrice pédagogique, dont l’établissement est passé d’une « éthique musulmane” à une philosophie universaliste dès sa première année scolaire. “Ça n’aboutissait pas à ce que l’on voulait. Nous avons refusé les demandes de cours de théologie”, observe Hanane Loukili qui se refuse à tout prosélytisme.

Pas d’enseignement religieux, mais de la philosophie enseignée dès le collège, dans le groupe scolaire qui accueille 110 élèves, dont les parents déboursent 3500 euros par an pour une inscription au collège, et 4000 euros pour le lycée. Après plusieurs déménagements, entre la porte d’Ivry et la tour Montparnasse, le groupe scolaire s’est installé au 18 rue Goubet.

Des inspections et des normes de sécurité

Le 30 janvier 2020, une première inspection administrative des locaux est organisée chez MHS, qui donnera lieu à une interdiction d’ouverture déjà prononcée dans un courrier reçu la veille, pour des raisons de sécurité, notamment liées aux issues de secours.

“On nous a demandé de faire des travaux à notre étage ainsi que dans les parties communes de la tour. Nous avons fait le nécessaire pour nos locaux mais on ne peut pas se substituer au bailleur pour l’entrée du rez-de-chaussée. Apparemment les portes ne seraient pas assez grandes”, argue Hanane Loukili qui se demande pourquoi les antennes de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) et le Centre Médico-Psychologique, installées dans le même immeuble, semblent éloignés des procédures de fermeture.

Entre le confinement dû à l’épidémie de Covid-19, les dépôts de dossiers en préfecture, un combat administratif et judiciaire s’ouvre pour les équipes de MHS. La directrice pédagogique est même convoquée pendant plusieurs heures par la Brigade de Protection des Mineurs pour les mêmes motifs qu’invoqués en janvier. Entre temps, “plus de sons, plus d’images entre l’académie et l’école”, d’après la directrice pédagogique qui regrette un manque de communication.

Une procédure qui amènera un deuxième contrôle administratif, le 17 novembre 2020, au cours duquel des dizaines de policiers s’introduisent en salle de classe, devant des élèves “choqués”. La présence de deux personnes de nationalité étrangère, “exerçant sans autorisation du rectorat”, a été indiquée parmi les irrégularités dans le communiqué de la préfecture de police.

Quoique vous fassiez, vous serez toujours assigné à une identité que les politiques ont décidé pour vous.

Les poursuites se solderont par une condamnation, prononcée par le Tribunal correctionnel de Paris, à une fermeture de l’établissement, à une amende complémentaire de 15 000 euros, ainsi qu’à 5000 euros d’amende pour la directrice qui s’accompagne d’une interdiction d’enseigner et de diriger un établissement scolaire pendant 5 ans. Une décision dont les avocats des équipes de MHS ont fait appel.

Hanane Loukili, directrice pédagogique de l’école MHS, dans une salle de classe.

“Qu’avons-nous de séparatiste ?”, se demande Hanane Loukili devant l’absence de preuves matérielles concernant la défense d’un prosélytisme religieux pour justifier la décision du tribunal correctionnel. “Quoique vous fassiez, vous serez toujours assigné à une identité que les politiques ont décidé pour vous”, déclare avec amertume Zinedine Gaïd, professeur de sciences économiques sociales au lycée.

Une suspicion permanente sur les écoles hors-contrat

La fermeture administrative et la condamnation des équipes de MHS s’inscrit dans un climat politique de lutte contre le séparatisme dont les moyens et résultats peuvent parfois surprendre à l’aune de cette affaire. Le 25 février 2020, lors de la commission d’enquête parlementaire sur “la radicalisation islamiste”, le recteur de l’Académie de Créteil, Daniel Auverlot concédait utiliser d’autres motifs que l’éducation aux élèves pour justifier des fermetures.

Au cours des 37 inspections que nous avons menées l’année dernière, jamais un rapport n’a justifié une fermeture liée à des questions d’éducation nationale. Nous avons ainsi utilisé des motifs tels que la conservation d’aliments non filmés dans un réfrigérateur pour fermer des établissements”, expliquait le recteur.

Gilles Pecout, ancien recteur de la région académique Île-de-France indiquait quant à lui, suivre de près l’école MHS, considérée comme “confessionnelle”. La limite à laquelle nous nous heurtons, c’est que nos inspecteurs ne rencontrent pas lors de leurs contrôles d’éléments de dérive communautariste avérés. Nous pourrions nous en féliciter, mais nous constatons souvent des éléments qui relèvent de la mise en scène, de la dissimulation”, déclarait le recteur lors de cette commission, avant d’ajouter :  

“Le site de cette école commence par une déclaration vertueuse relative aux valeurs de la République et la laïcité. Nous contrôlons les propos tenus par les professeurs, les livres et une partie du matériel pédagogique, mais ces inspections inopinées ne peuvent être exhaustives. La plupart du temps, nous ne constatons donc pas d’entrave à la loi.”

Des éléments de langage et des procédés administratifs qui traduisent une suspicion accrue sur certaines écoles hors-contrat, comme MHS qui, d’après sa page Facebook, a réalisé plusieurs opérations avec des services de l’armée française, notamment un atelier sur la sensibilisation aux métiers du secteur de la défense ainsi que la participation aux cérémonies du ravivage de la flamme, le 11 novembre 2019.

Ils pouvaient m’accepter avec mon voile, c’était parfait.

Avant l’issue judiciaire finale, 18 personnes de l’équipe pédagogique se retrouvent au chômage et les collégiens ou lycéens du groupe scolaire sans alternatives. Les élèves et leurs parents se démènent depuis près d’un mois pour retrouver un établissement pour finir l’année.

Khadidja*, 21 ans, en 1ère technologique au lycée MHS, a fondu en larmes à l’annonce de la fermeture. “Vu mon âge, ce n’était pas facile de trouver un lycée qui voulait bien de moi. À la base, j’ai un CAP pâtisserie et j’étais déjà dans le monde du travail. Mais ça ne me plaisait pas. Moi ce que je veux c’est faire des études de web-marketing… Ils pouvaient m’accepter avec mon voile, c’était parfait.” Elle qui finançait son année en travaillant le week-end en pâtisserie, a repris son emploi à temps plein, en attendant de trouver une solution.J’espère vraiment que le lycée va rouvrir.”

Jalal Kahlioui, Merwane Mehadji

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