Mercredi matin, les élèves de Sciences-Po n’en revenaient toujours pas. Arnaud, membre du bureau des étudiants, a été parmi les premiers à l’apprendre : « un ami m’a écrit à 1 heure du matin. A 2 heures, on était devant Sciences-Po, sa femme est venue, elle était en pleur, c’était bouleversant ».  A 9 heures, les élèves investissent le jardin de l’établissement pour écouter un bref hommage en présence de professeurs et du ministre de l’Enseignement Supérieur.  Après la minute de silence, une longue salve d’applaudissements laisse plus d’un élève au bord des larmes.  Plus que tout autre directeur, Richard Descoings savait être proche de ses étudiants, notamment à travers sa page Facebook, aujourd’hui close. Un véritable culte de la personnalité était né autour de sa personne. Lors des CRIT sportifs annuels inter-IEP, les étudiants avaient même imprimé une banderole à l’effigie de « Richie » qu’ils brandissaient comme une icône.

Depuis ce matin, le hall du 27 rue Saint-Guillaume s’est drapé de noir. Sur une table, des bougies éclairent de leur faible lumière de petits mots griffonnés à la hâte sur des feuilles. Plus loin, une file ininterrompue d’élèves patientent pour pouvoir adresser une dernière pensée à leur directeur dans une sorte de livre d’or. Les hommages y sont de toutes sortes, en toutes langues. Les élèves ont bien sûr tenu à remercier le directeur et à saluer son bilan. Mais un mot revient sous toutes les plumes, dans toutes les bouches, résumant assez bien le sentiment de tous les élèves : orphelins.

Un révolutionnaire de l’éducation. En seize années de direction, il a transformé une petite école élitiste de préparation aux concours administratifs en une grande université au rayonnement international. Mais au-delà de toute chose, on se souvient de Richard Descoings pour la politique ambitieuse qu’il a menée afin de rétablir une certaine mixité sociale dans la grande école parisienne.  Pour le directeur de l’IEP, l’entre-soi social qu’implique une sélection fondée sur la culture générale pénalisait grandement le renouvellement des élites dirigeantes françaises. Son souhait était de permettre à des élèves issus de milieux défavorisés, mais néanmoins brillants, de dépasser ces limites culturelles et d’intégrer cette école prestigieuse.

Les conventions d’éducation prioritaire. En 2001,  une nouvelle procédure d’admission à Sciences-Po était mise en place : les conventions d’éducations prioritaires (CEP).  Des partenariats ont été tissés avec de nombreux lycées classés ZEP, qui prévoyaient la mise en place d’ateliers organisés par l’établissement en coopération avec Sciences- Po tout au long de la scolarité des jeunes sélectionnés. Dans un article paru dans le magazine Sciences Humaines, Marco Oberti souligne que le but de ces ateliers n’était pas tant « d’agir sur le contenu proposé que sur les représentations et les comportements des lycéens. »

A travers ces ateliers, les enseignants fortement mobilisés apportent un complément « d’informations sur le système scolaire et les filières prestigieuses, ainsi qu’une offre de culture générale et d’ouverture socioculturelle » qui permet de «  contrer une certaine autocensure et d’ouvrir les élèves à d’autres univers sociaux. » Le sociologue cite de nombreux témoignages de jeunes de Seine-Saint-Denis ayant participé à ces ateliers. La plupart d’entre-eux n’avaient jamais entendu parler de Sciences-Po avant cela. Un élève de terminale témoigne : « L’autre jour je suis rentré, j’ai dit à mes amis du quartier que je voulais intégrer Sciences-Po. Ils ont tous couru pour me dire : « Qu’est-ce que tu vas faire à Sciences-Po, reste tranquille. Va à Saint-Denis et casse-moi pas la tête ! » » L’ambition est un des principaux atouts que leur délivre ce programme. La plupart des élèves n’intégrant pas Sciences-Po poursuivent  néanmoins des études sélectives part la suite, en classes préparatoires notamment.

Des lycées expérimentaux dans le 93. Mais la mesure très médiatisée des CEP a rejeté dans l’ombre d’autres projets menés à bien par Richard Descoings, ce que regrette Nathalie Broux, jeune professeure de français au lycée Jacques Feyder, à Epinay : « Après les émeutes de 2005 , il a mis les profs autour de la table et leur a demandé quel était le lycée de leur rêve. Il a cherché une réponse éducative aux émeutes en lançant un projet de « lycée expérimental » dans quatre établissements de Seine-Saint-Denis ». Contrairement aux ateliers ZEP, ce programme bénéficiait à tous les élèves de l’établissement. « Grâce au mécénat de la FNSP (Fondation Nationale des Sciences Politiques) on a pu organiser plus de sorties culturelles, réadapter notre rythme d’enseignement, celui des élèves et surtout entreprendre plusieurs voyages autour du monde. Il était très fort pour aller chercher les financements des entreprises et faire participer le plus grand monde à la reconstruction du pacte républicain dans ces quartiers. »

Rémi Hattinguais

Relire les interviews de Richard Descoings publiés précédemment sur le Bondy Blog

Richard Descoings : « Nous allons envoyer nos élèves de Sciences-Po travailler un mois en banlieue »

Richard Descoings : « Non, je ne serai pas ministre de l’éducation nationale »

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