Quinze élèves du lycée Jean Renoir de Bondy ont passé l’épreuve orale d’admissibilité à la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Des mois de préparation, de travail acharné, pour seulement quelques places…

Ce samedi de février, lorsque j’arrive au lycée Jean Renoir, trois ans après l’avoir quitté, le couloir du troisième étage est silencieux au possible et les pas se veulent feutrés au maximum. Salle 318, c’est ici que les candidats attendent de passer, un à un, l’oral qui changera, peut-être, le cours de leur terminale. Ils sont une petite quinzaine à avoir troqués jeans et baskets – tellement cliché – pour soigner le moindre détail de leur prestation. Les garçons sont rasés de près, les filles sont sobres mais élégantes. Ils ont tous à bout de bras leurs fiches mémo pour ne rien oublier lors de leurs 40 minutes d’examens.

Ces quinze lycéens de terminale tentent d’entrer à Sciences-Po par la voie des conventions d’éducation prioritaire. Ils ont travaillé dur depuis septembre pour s’approprier un sujet d’actualité inconnu ou presque, faire une synthèse des faits passés et exposer leur point de vue, personnel et argumenté dans un dossier écrit d’une quinzaine de pages. Ce même dossier est, par la suite complété par un oral de 40 minutes devant un jury composé de professeurs du lycée et de personnes de renoms qui statue sur l’admissibilité des candidats.

C’est avec une certaine fierté dans les yeux que je retrouve les élèves ce jour là. Il y a quelques mois encore ils ne se seraient jamais crus capables d’effectuer un exposé oral de 20 minutes sur quoi que ce soit, d’effectuer des recherches supplémentaires et non superflues pour compléter leur culture ou encore de se mobiliser et de donner autant de leur personne pour autre chose que les parties de Fifa du dimanche après-midi ou les séances shopping – re cliché.

Avant d’entrer dans les salles, ils sont seuls, sur une chaise. Certains répètent les premiers mots de leur présentation, d’autres écoutent attentivement les derniers conseils des profs et certains se laissent même aller à une franche rigolade. Nous, anciens, sommes là pour les accompagner, et essayons de les détendre comme on peut. Un sourire, trois pas et l’oral commence alors.

Presque aussi stressés qu’eux, nous attendons bien sagement – ou pas – que nos petits poulains sortent. « Ahhh j’ai envie d’y retourner c’était tellement bien » , «  J’ai tout donné, quel que soit le résultat, je suis fière de moi », « Franchement je ne peux rien dire, ils m’ont posé des questions pointues mais c’était moins dur que ce que j’imaginais ». Voilà ce qu’on peut entendre à la sortie des salles. Bientôt la faim prend la place de l’angoisse et tous se sentent soulagés que l’oral soit passé. « En fait on ne se doutait pas qu’on allait y arriver, me confie Alice après avoir planché sur le gaz de schiste » « Ils t’ont demandé si tu étais gay Joseph ? », il planchait sur la question du mariage pour tous. Certains se retranchent et refont leur oral. Laura est particulièrement stressée, elle se remémore son échange avec le jury et de meilleures réponses lui viennent à l’esprit. Pourtant, pour la plupart, leur sort est déjà scellé. Leur journée d’effort s’arrête ici, place maintenant à la détente et à la décompression pour profiter de cette première très belle journée de 2013.

D’ailleurs, le débat dans la salle des candidats porte sur le choix du restaurant. Pas facile d’obtenir un consensus à quinze lorsque le ventre de chacun crie famine parfois depuis 8H30. Monès s’amuse à faire la plaidoirie du KFC pendant que d’autres tentent de défendre les saveurs orientales du géant chinois. Je les regarde, amusée, me demandant s’ils seraient autant montés au créneau quelques semaines auparavant. « Trois minutes d’impro sur les pour ou contre du Macdo, allez y » Tinhinan décompresse, à sa façon.

Pour les jurys, la journée n’est pas finie. Après un copieux repas, direction la salle de délibération d’où sortiront les résultats finaux. Pour la première fois, je passe de l’autre côté de la barrière et découvre une complexité que je ne soupçonnais pas. Autour de la table, les présidents de jurys porteurs de la décision mais aussi les profs encadrants de l’atelier, les anciens élèves et le principal adjoint.

Au rythme des noms qui défilent, les commentaires qui y sont associés « un excellent oral, très convaincant avec un candidat qui s’exprime de manière claire et très correcte » ou « une prestation hésitante et peu avenante, le sujet n’est pas totalement maîtrisé malgré des qualités oratoires incontestables ». Comme chaque année, certains cas font débat et s’opposent alors la vision froide figée et instantanée du jury face à l’affect quelque peu subjectif d’une équipe encadrante qui a, en quelques sortes, vu grandir l’élève. La séance se termine, elle fut longue et éprouvante, j’en sors plus fatiguée que je ne le pensais et m’éloigne rapidement pour laisser les élèves, venus patienter dans la cours, prendre connaissance de leurs résultats.

Très vite les pleurs, les  sourires tantôt figés tantôt exprimant une joie intense et un immense soulagement. Certains sont vites partis, les autres restent pour échanger. Sarah, Imane et Julie s’enlacent, pleurent et rient en même temps. Aucune d’elle n’a été jugée admissible et pourtant elles semblent tout aussi heureuses que leurs camarades. « Toute la pression des mois passés retombe d’un coup, même si on est pas admissibles, on a tout donné, on est fières de nous et c’est l’important ». De l’autre côté du couloir le sourire de Joseph en dit long sur son état d’esprit, il ne cesse de remercier tout le monde, oubliant qu’il était seul devant le jury et qu’il doit sa réussite à son travail personnel et son obstination dans la réussite.

Cette belle, longue et éprouvante journée se termine autour d’un débriefing détaillé et des derniers conseils donnés par les anciens. De notre côté, tout n’est pas rose : la réalité du concours, des discussions professorales tendues, le poids décisionnel d’une équipe pédagogique qui peut influer positivement ou non sur l’orientation des élèves, cette pression de l’erreur nous en dit long sur la complexité du processus. Et si de mauvaises décisions avaient été prises ? Si des élèves étaient destinés à aller plus loin ? Evidemment, nous ne pourrons jamais avoir les réponses à ces questions mais passer de l’autre côté nous permet de prendre un peu de distance et d’entrer peu à peu dans le monde – parfois injuste – « des grands ».

Quinze élèves nous ont fait voyager, du Qatar à l’homoparentalité, de la cyber guerre à celle, bien réelle au Mali, en faisant preuve de ténacité, de sérieux, de volonté et de prestance. Admissible ou non, peu importe vraiment pour ce petit groupe de lycéens extra-ordinaires qui quittent l’établissement forts d’une expérience unique.

Jihed Ben

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