Parmi les innombrables rencontres qu’offre la vie étudiante, un souvenir me revient d’une discussion entamée en début d’année. « Radouane, humm, tu viens de banlieue toi ? – Trop pas, je suis de La Rochelle ! – Ah, c’était pas trop dur la CEP (Convention éducation prioritaire, ndlr) ? – Qu’est ce que tu me racontes j’ai été pris sur concours ! » Eh oui, à Sciences-Po comme ailleurs, les impressions peuvent êtres trompeuses. Les différentes modalités d’accès à cette grande école (concours, mention très bien, convention d’éducation prioritaire permettant aux élèves de ZEP d’être sélectionnés sur une épreuve orale) ont permis de diversifier les rangs des amphithéâtres. Des élèves de Henry IV y côtoient tous les jours des anciens du lycée Jean Renoir de Bondy. Mêmes classes, mêmes matières, mêmes professeurs.

La direction fait de cette multi-culturalité un motif de fierté. Cependant, les deux univers ont parfois tendance à coexister sans trop se mélanger. Lu et relu : un commentaire d’un article du journal étudiant (Lapéniche.net) : « J’ai passé un an en prépa pour bosser mon concours tandis qu’untel parce qu’il vient du 93 a juste à passer un oral pour rentrer à Sciences-Po. Mais ne vous inquiétez pas chers élèves de ZEP tout le monde vous reconnaît à Sciences-Po avec vos survets de merde et vos baskets achetées au Courir du centre commercial de Vélizy. J’aurais honte d’être vous-mêmes mais puisque vous acceptez de jouer les 93 de service. […] Enfin je ne me plains pas trop car grâce à vous l’équipe de foot de Sciences-Po a bien progressé. »

Ce commentaire, que ne renieraient pas certains dirigeants du foot français, montre assez bien l’ignorance et l’arrogance d’une partie des étudiants. Si quelques-uns contestent effectivement le caractère supposé plus facile des CEP, la plupart, connaissant mieux la sélection drastique que subissent les anciens de ZEP, y est plutôt favorable. Cependant, cet accord tacite est-il visible à Sciences Po ? Ou pouvons-nous effectivement détecter des bandes de banlieusards traversant la Péniche (le hall de Sciences-Po) en survêt-casquette ?

Un visiteur extérieur mis au courant de la présence de bandes en verrait dans chaque couloir. Armées de chaussures pointues, Blackberry, iPhone et autres gadgets, elles écument Sciences-Po, mèches au vent et air de mépris en avant. L’avenir leur sourit, le piston les pourrit, et ils ne jurent que par Paris. Souvenir de mon deuxième jour à Sciences-Po : en m’entendant expliquer à un Lyonnais que je venais de Paris, une camarade me demanda plus précisément mon arrondissement. Après avoir essayé pendant 30 longues secondes de lui situer Villemomble, elle m’acheva d’un lapidaire : « Ah, t’es pas parisien quoi. » Sciences-Po ne serait-il qu’un vaste repère de Parisiens « pure souche » ? En réalité, les « vrais Parisiens », au sens de ma collègue, sont à vrai dire minoritaires. Le « vrai Parisien » étant celui qui rentre à pied chez ses parents boulevard Saint-Germain, prend un jus d’orange au café de Flore (8euros), ne connaît pas le mot « RER », a fêté son douzième anniversaire aux Planches, une boîte du 8e arrondissement qui pratique l’entre-soi.

Mais, si être parisien, c’est au contraire, ou aussi, connaître une partie de la diversité qui a toujours caractérisé cette ville, savoir ce que choukrane veut dire, aimer Hocus Pocus et Youssoupha, alors oui, vous croiserez de multiples Parisiens à Sciences-Po. Cette politique d’ouverture a permis des rencontres exceptionnelles. Comme le fait de porter un survêt ne fait pas de certains des Joey Star en puissance, la chemise et la mèche ne font pas de tous les étudiants de Sciences-Po des gravures d’intolérance.

La vie étudiante nous ouvre à d’autres horizons, au-delà des très prolétaires associations pour le luxe (L’ivresse et le Flacon), l’œnologie (In Vino Veritas) ou le club de voile. De nombreuses soirées atypiques nous sortent de la routine de ces rallyes biture-prout prout que Grace, première année, qualifie de « soirées où tu viens pour te bourrer la gueule, gigoter sur de la techno, où tu ne peux même pas danser ». Alors que dans les surprises-partys d’un nouveau genre, Jessy Matador, chanteur et danseur originaire du Congo, vole pour une nuit et pour une fois la vedette à Laurent Garnier, et que le Mojito détrône ce breuvage immonde qu’est la Vodka-orange.

Ces fiestas ne sont pas le fief des rares banlieusards, de nombreux provinciaux y croisent de Parisiens et surtout de nombreux internationaux (très présents à Sciences-Po). Les soirées Latina de l’association pour le Guatemala ainsi que la soirée Russophile « Samovar » ont été de francs succès de l’année 2010-2011. A la grande école de la rue Saint-Guillaume, les apparences, aussi soignées soient-elles, sont parfois trompeuses. J’en ai fait les frais dès mes premiers jours. Mais j’ai enfin compris en cours d’année que je n’étais pas condamné à couper ma mèche pour pouvoir apprécier Kanye West, de la même manière que Radouane pouvait continuer à vivre au son de Khaled et être totalement nul au foot.

Rémi Hattinguais

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