La semaine dernière, j’ai passé une journée dans un collège de Seine-Saint-Denis afin d’en prendre la température. L’établissement que j’ai choisi, situé dans une Zone d’éducation prioritaire, qualifié de sensible et classé en Zone prévention violence, est loin d’être un internat d’excellence. La plupart des élèves qui le fréquentent sont nés en France mais pas leurs parents. Autour de moi, des élèves qui préfèrent se présenter comme Maliens, Turcs, Algériens ou Portugais plutôt que comme Français.

Âgés de 11 à 16 ans, ils ont une nette conscience de leur « différence » mais paradoxalement ne semblent pas mesurer à quel point la cité dont la majorité d’entre eux provient est mal vue. Ce quartier, où ils vivent depuis des années maintenant, ils l’aiment, ne connaissant rien d’autre et n’ont encore aucune envie de le quitter.

8h30. J’assiste dans la cour à l’accueil des élèves. Le chef d’établissement, quelques surveillants et assistants pédagogiques sont là. Dès que la sonnerie retentit, les professeurs rejoignent la cour de recréation où leur classe les attend sur leur base. En vérité, les élèves ne sont absolument pas rangés sur ladite base, les uns discutent assis sur un banc, les autres en petits groupes parlent du film de la veille tandis que quelques-uns sont sur la base voisine ou traînent aux toilettes. Tant bien que mal, les professeurs essaient de les rassembler et donnent le signal du départ vers la salle de classe. Je me mets à suivre l’une de ces classes qui, dans un incroyable brouhaha, montent les deux étages du bâtiment principal pour suivre le premier cours matinal.

Quelques dizaines de minutes plus tard, les retardataires pointent leur nez. Les retards et l’absentéisme – en plus du manque cruel de motivation et du niveau extrêmement faible de ces collégiens – sont des défauts majeurs dans cet établissement où il semble que maints élèves font tout pour rester le plus de temps possible dans les couloirs au détriment de leurs cours.  Adossés contre un mur, ils se cachent du regard des surveillants.

9h30. Le centre de documentation et d’information (CDI) est très calme. Quelques élèves y parlent, d’autres lisent des mangas. C’est, me dit-on, le genre livresque par excellence, plébiscité par tous les adolescents qui fréquentent le lieu. Les Zola, Steinbeck, Hugo ne sont lus et étudiés que parce qu’ils figurent au programme des œuvres dont la lecture est imposée par le professeur de lettres. Cette désaffection pour les auteurs classiques et la lecture tout court s’expliquent notamment par la méconnaissance de la culture française par des parents, parfois illettrés mais surtout dépassés par un système éducatif dont ils ne comprennent guère les rouages.

La plupart des élèves m’expliquent que le français n’est pas la langue parlée au domicile familial, au profit du portugais, de l’arabe et de quelque autre langue subsaharienne. La grande majorité des parents n’a pas atteint l’équivalent du lycée et peine, par conséquent, à aider ses enfants scolarisés. Ce sont les frères et sœurs, les mêmes qui sont présents lors des remises de bulletins de notes trimestriels, qui sont chargés de surveiller la scolarité de leurs cadets.

11h00. Je déambule dans les couloirs et entends les cours donnés par les professeurs. Manuel à l’appui, vidéoprojecteur au besoin, les séances prennent la forme de cours dialogué, de leçon magistrale ou de travail par écrit effectué par les élèves selon les classes.

13h00. Dans la salle de réunion du collège se déroule une « commission vie scolaire » (CVS) organisée à l’initiative du chef d’établissement concernant un élève dont le comportement, le travail et l’assiduité en classe posent gravement problème. La plupart de ses professeurs – on parle d’« équipe pédagogique » – et le conseiller principal d’éducation (CPE) sont présents mais le principal concerné est en retard. On téléphone à ses parents dont la présence est indispensable à cette réunion. Premier coup de théâtre : ils n’étaient pas au courant de cette CVS. Mais habitant à proximité, la mère se propose de venir immédiatement.

Quelques instants plus tard, la mère et son fils arrivent et prennent place. Sa maîtrise très lacunaire du français rend difficile la discussion. Mais, comprenant ce qui se passe et évidemment soucieuse de l’éducation de son fils, elle explique qu’elle tentera de faire de son mieux pour que son attitude change. Le problème est là, précisément. C’est celui des relations parents-enfants et du manque, voire de l’absence, de communication véritable entre les deux parties. Ceux-là prétendent que tout se passe bien au collège, qu’il n’y a jamais de devoir à faire, ceux-ci les croient sur parole. Et ce sont les CVS et autres conseils de discipline qui dévoilent les faux-semblants.

Silencieux en présence de sa mère, l’élève reconnaît à demi-mots ces dérapages et s’en sort relativement bien : cette réunion est un avertissement et les professeurs lui laissent une nouvelle chance de s’amender. Pourtant, dès que la mère s’en va, dans le bureau de la CPE, il devient moins coopératif et déclare sur un ton péremptoire que si celle-ci n’avait pas été là, il aurait contesté tous les reproches de ses professeurs. Cette CVS n’est donc qu’une demi-victoire pour l’équipe enseignante.

14h00. Des professeurs commentent le cahier confisqué à un élève de Quatrième, niveau réputé le plus difficile au collège. Crise d’adolescence oblige. Le cahier fait office de fourre-tout. Tags, cours de français, d’histoire-géographie, de mathématiques et paroles de chansons de rap s’y côtoient, avec un cortège d’erreurs d’orthographe. « J’ai tellement baisé l’état que j’ai plus de spermes » (sic), écrit l’élève dont la pléthore de textes témoignent de l’inattention et du peu d’intérêt en classe. Les professeurs sont déçus, d’autres en colère mais tous s’accordent pour le punir et l’encadrer davantage. Il faut éviter son naufrage scolaire autant que faire se peut.

Dans cet établissement, il y a eu au moins une dizaine de conseils de discipline (je ne connaitrai pas le chiffre exact) depuis le début de l’année et un nombre beaucoup plus grand de CVS. Les actes d’incivilité, l’indifférence des élèves aux cours, la fatigue des professeurs qui veulent changer d’établissement sont autant d’indices alarmants. Pendant ce temps, les suppressions de poste se poursuivent.

Léna Ghenim

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