Mardi 8 octobre. Personne ne se distingue

Nous sommes encore au tout début de l’Atelier Sciences Po du Lycée Delacroix à Drancy, il s’agit de la quatrième séance pour les plus assidus, de la troisième pour les autres. Certains ne sont venus qu’une fois et ne reviendront pas, leur nom a disparu de la liste d’émargement sans explications à donner et sans aucune trace dans le carnet scolaire. Ceux qui sont là l’ont décidé et ils vont se confronter à la réalité. Aujourd’hui, chacun remet une « synthèse d’actualité », dans laquelle ils devaient reprendre en quelques mots les informations parues sur une attaque de drones menés contre deux installations pétrolières en Arabie Saoudite le samedi 14 septembre.

L’énoncé était imprécis, vague et surtout aucune consigne n’avait été transmise sur la méthode. La question « c’est quoi, une synthèse ? » n’ayant pas été posée, il n’y avait pas eu de réponse. Que doit contenir la synthèse ? Pas de question, pas de réponse. Là commence l’autonomie des élèves qui doivent avoir rédigé une note d’une vingtaine de lignes pour expliquer ce qui s’est produit.

Premier oubli, la note devait être rédigée avec un ordinateur, à la maison ou au CDI et les rédactions à la main sur un papier quadrillé sont retoquées. Un premier tour de table doit permettre de cerner le sujet. De quoi parle-t-on ? Ça se passait où ? Quand ? Il ne s’agit pas de donner la bonne réponse, mais de cerner progressivement et collectivement une question complexe.

A priori, l’histoire tient en quelques mots – des drones ont touché les installations pétrolières saoudiennes -, c’est après que ça se complique. Il faut évoquer l’Iran, le Yémen, la rébellion des Houthis, l’islam sunnite et le chiisme, essayer de définir l’islam radical, l’islam modéré ou orthodoxe. Les élèves se lancent mais donnent l’impression de se lancer pour la première fois sur une patinoire. Cette fois, les professeurs ne sont pas là pour faire cours, mais pour leur faire toucher du doigt que les mots ont un sens et qu’il faut le cerner avant de l’employer.

Les prises de paroles sont incertaines, on se regarde, on se concerte avec ses voisins avant de se lancer en essayant d’employer les mots justes sur un sujet que l’on ne maîtrise pas. Un mot, une idée ou un concept en entraîne un autre. Quand a été créée l’Arabie saoudite ? Pourquoi le royaume fondé par les Saoud est-il allié aux États-Unis ? Pourquoi les pays exportateurs de pétrole se sont alliés au sein d’une organisation, l’OPEP ? Et puis, il faut se recentrer sur les attaques du 14 septembre et découvrir la notion de point de vue.

Qui détient la vérité ? Qui a raison ? Qui a tort ? Toutes ces questions paraissent simples et on découvre qu’elles n’ont pas grand sens puisque chacun à son point de vue. Où faut-il aller pour trouver le point de vue de Riyad, ou celui de Téhéran ? Quel le poids des Etats-Unis ? Le voisin de l’Arabie saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis, Oman ou le Qatar ont-ils quelque chose à dire ? Que fait l’ONU ? Et l’Europe ? Une question en ouvre une autre. Il faut compter le nombre de points de vue dont il faudrait faire le tour pour cerner la question de départ, mais d’autres questions se posent et arrive la conclusion : c’est complexe. Élèves et professeurs conviennent que personne ne maîtrise l’ensemble de la problématique et découvrent que ce qui se passe aujourd’hui à tel endroit de la planète dépend de ce qui s’est noué dans le passé. Il faut aller chercher les racines, les raisons d’une attaque par drones de deux champs pétrolifères saoudiens.

En presque deux heures on n’a rien appris qu’une chose absolument essentielle : une question d’actualité en apparence très simple débouche sur une série de questions sans réponses. Sans réponses immédiates en tout cas. Puisque, si l’on creuse ce sont des questionnements qui viennent. Il faut alors examiner les sources vers lesquelles le chercheur débutant peut se tourner pour construire une réponse. Ce sera sans pour une autre fois, puisqu’il s’agit pour l’heure de préparer le choix des sujets qui interviendra en novembre ou, au plus tard en descendre. Il faudra déterminer un sujet qui intéresse chacun des élèves et qu’ils devront examiner sous toutes les coutures pour en devenir un spécialiste et découvrir qu’à 17 ou 18 ans on peut mieux maîtriser que les adultes, à condition d’y consacrer du temps.

La douzaine d’élèves présents viennent de toucher du doigt l’un des principes qui guident l’Atelier Sciences Po de Delacroix : « La très faible verticalité entre l’enseignant et l’élève, l’autonomie, l’initiative, l’absence de concurrence entre les élèves mais, au contraire, une vraie solidarité, une mutualisation des expériences présentes et passées. »

Mardi 15 octobre. Prise de parole, prise de pouvoir

C’est une banalité de dire que prendre la parole, c’est prendre le pouvoir. Tout le monde le sait et le sent quand il voit une classe fonctionner depuis l’enfance dans le système scolaire français. Quand Magali et Max traversent le CDI, ils posent immédiatement la règle du jeu en s’adressant aux élèves en anglais. Et si l’un d’eux ou l’une d’elles répond en français, ils feront mine de ne pas comprendre. Nous allons parler de « points de vue » en décortiquant une vidéo, une caricature de presse et quatre articles tirés de la presse britannique (Guardian, Sun), ou américaine (New York Post, Washington Post).

Cette fois ce sont les garçons pourtant minoritaires qui vont prendre et presque monopoliser la prise de parole. Même s’il n’aime pas beaucoup le foot, Saït se lance dans un anglais hésitant pour expliquer que la vidéo pose de manière sarcastique la question de l’égalité des salaires dans le sport. Dragoslav, plutôt effacé jusque-là, précise le propos, Saït encore et Nordine complète l’analyse et il faut aller chercher la parole des filles. Lindsay se mêle à la conversation. On parle de foot féminin, mais ce sont les garçons qui parlent. Sara et Yasmine encouragé par Magali et Max entrent dans la conversation.

Pour les articles de presse, ce sont encore les garçons qui prendront la parole. Classique.

Jeudi 17 octobre. Les Drancéens dans le XVIe

Quand Anne-Lise et Fabrice qui gèrent l’atelier ScPo du lycée Delacroix à Drancy emmènent les élèves au musée Marmottant dans le XVIe arrondissement de Paris, il y a une jubilation à leur faire franchir une frontière sociale, une frontière culturelle. On est au cœur des « beaux quartiers » jusqu’à l’excès. On voudrait éviter la caricature bourdieusienne et éviter le surlignage sociologique.

Une dame, très bien mise – Marmottant est le royaume du convenable – s’adresse à un groupe qui stationne trop longtemps à son goût devant un tableau de Piet Mondrian, l’un des inventeurs de l’art abstrait. Yasmine, Lindsay, Nogoundo et Marlène détaillent la ferme de Gein quand une dame s’adresse à elle : « Excusez-moi jeunes filles, il ne faut pas rester devant une œuvre… vous empêchez les autres visiteurs… ne le prenez pas mal… je suis désolé de vous apprendre… vous n’avez peut-être pas les codes pour visiter un musée… » Il n’y a pas grand monde dans l’exposition Mondrian figuratif et la dame bien mise mesure un bon mètre quatre-vingt, la gêne ne saute pas aux yeux, mais il y a clairement un besoin de tracer la frontière que personne n’avait remarquée.

Une autre visiteuse viendra questionner le groupe de lycéens avec moins de balourdise : « Vous venez ici dans quel cadre ? » Cela rappelle le serveur à l’entrée d’un restaurant qui vous demande si c’est pour déjeuner. On vient dans une expo pour voir des tableaux, mais la présence d’une douzaine de jeunes de Drancy paraît-elle à ce point déplacée qu’il faut demander ce qu’ils font là ? Étrange moment que Pierre Bourdieu, l’homme de la distinction de la frontière sociale et culturelle invisible, aurait adoré.

Philippe DOUROUX

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