Mardi 24 septembre : « Je ne sais pas si c’est intéressant, mais… »

Ils sont une quinzaine, beaucoup plus de filles que de garçons, et ne savent pas très bien ce qu’ils font là pour le deuxième atelier Sciences Po de l’année. De septembre à mai, quand il s’agira de passer l’oral d’admission à l’école de la rue Saint-Guillaume, il s’écoulera neuf mois de travail, de débats, de discussions et d’espoirs.

Ils se connaissent parfois depuis plusieurs années ou pas du tout, ils viennent de Terminale ST2S (métiers de la santé), L, S ou ES. Les uns étaient venus la semaine précédente, d’autres ne sont pas revenus, d’autres encore viendront sans doute la semaine prochaine. Chaque année, il faut un peu de temps pour que les choses se mettent en place. Il y a beaucoup de questions, mais elles resteront dans les têtes des élèves par timidité, par précaution, parce qu’on ne sait pas où on met les pieds en venant le mardi en fin d’après-midi au Centre de documentation et d’information, au CDI, pour passer deux heures à la préparation du concours d’entrée à Sciences Po Paris par la filière CEP, ou Convention d’éducation prioritaire.

Sana, Béatrice, Yasmine, Camélia, Lindsay, Nordine ou Dragoslav ont toutes les peines du monde à appréhender cette école qui formerait « l’élite de la nation », « une université de rang mondial » qui entend former « des citoyens conscients du bien commun, capables de transformer la société. » Tout cela paraît loin, la rue Saint-Guillaume où se trouve l’Institut d’Études Politiques de Paris, paraît impensable, hors de connaissance. On ne sait pas très bien où l’on va et encore moins comment on y rentre. Bien sûr, les uns ou les autres ont pu entendre parler de la filière CEP qui permet aux élèves d’une centaine de lycées de se présenter à Sciences Po (1), mais cela reste impalpable.

Au premier atelier, ils ont appris que le concours comprenait trois étapes avec la constitution d’une revue de presse, un mémoire d’une quarantaine de pages, qui sera défendu dans le lycée devant un jury d’admissibilité, et qu’il y aura ensuite un oral d’admission qui se déroulera dans les locaux de Sciences Po. Au terme de vingt minutes d’entretien destiné à éclairer leur personnalité et à comprendre leurs motivations, ils seront admis, ou pas. Comme ils n’ont jamais fait de mémoire, rarement porté leur attention sur l’actualité et qu’ils ne sont jamais passés devant un jury, cela fait trop d’inconnues à gérer en deux séances. D’où le silence prudent.

Et puis, le plus difficile est sans doute de comprendre le fonctionnement même de l’atelier. Des profs regroupés autour de Fabrice Morel, prof de sciences économiques, et d’Anne-Lise Alexis, professeur-documentaliste, viennent là, écoutent beaucoup, aident les uns ou les autres, sans avoir de notes finales à donner. Élèves et profs sont là sans que personne ne les y oblige et les premiers doivent comprendre ce que l’autonomie veut dire. Il n’y aura jamais d’appel, pas de sanctions, pas de rapport de discipline, tout cela déconcerte au début.

Bien sûr, à force de demander s’il y a des questions, s’ils ont retenu un sujet d’actualité, ou s’ils savent pourquoi ils sont là, des réponses viennent, prononcées à voix très basse, et souvent précédées de : « Je ne sais pas si c’est intéressant, mais… ». Ils ont maintenant huit mois pour apprendre à élever le ton et à se saisir de la parole qui jusque là appartient aux adultes. En fait, voilà le parcours qu’ils ont à faire et qu’ils vont faire sans presque s’en rendre compte : se présenter, présenter un sujet, défendre un point de vue et plaider leur cause pour entrer à Sciences Po.

Ils iront au théâtre, dans des musées de peinture, à un spectacle de danse, peut-être dans une rédaction, des profs, des intervenants extérieurs, d’anciens élèves viendront les voir tout au long de l’année pour les accompagner et les amener à comprendre qu’ils ont une chance à saisir et que personne ne la saisira à leur place.

Mardi 1er octobre :  « Rendez-vous en terre inconnue » de l’info

Quinze élèves, douze filles, trois garçons. Puisqu’il s’agit de faire une revue de presse, il s’agit de décrire la presse dans tous ses états. Chacun reçoit un document de 18 pages qui dresse un panorama du travail des journalistes dans la presse papier. Il y a quelque chose d’irréel tant le papier a disparu du paysage des élèves. Cette fois, il s’agit d’écouter les professeurs présents, Yazid Bouaza (histoire-géo) et Fabrice Morel (sciences éco), même s’ils ne sont pas derrière leur bureau face à des ados bien alignés et silencieux, cela ressemble à un exercice classique, ce sera la dernière fois. Le Centre de documentation et d’information permet de s’installer un peu n’importe comment en s’appuyant sur une table ou en se contentant d’une chaise. L’objet de l’atelier : inciter les élèves à lire la presse, à suivre l’actu. C’est un peu « Koh Lanta » ou « Rendez-vous en terre inconnue » de l’info.

Question : quelqu’un connaît-il Le Figaro ? demande Fabrice. La réponse prudente et multiple est « euh oui » ou « mououi » et classé « plutôt à droite », « conservateur ». À propos de la procréation médicalement assistée, un projet de loi examiné cette semaine à l’Assemblée nationale, Le Figaro est-il plutôt pour ou plutôt contre ? Un « pour » émerge, les « contre » s’impose mollement, mais s’impose finalement. L’Humanité ? Embarras… se rattache au Parti communiste ? « Euuuh oui », « l’Union soviétique »… Si la presse papier est une découverte, l’état de la presse plus encore. Tous les journaux sont subventionnés, ça vous semble normal ? « Oui, pour faire vivre la pluralité des opinions », dit l’une. La prise de parole progresse et se structure lentement. Libération, né en 1973, est porté par un choc politique, explique Yazid… Un blanc s’installe… un mouvement culturel… insiste le prof… « Mai 68 », fini par surgir, même si on a l’impression de parler de l’ère glacière de la société française. Quand on a 17 ou 18 ans, c’est le cas. Johannes Gutenberg a été effacé par Mark Zuckerberg.

La gauche et la droite. Vaste question pour introduire la notion des points de vue politiques qui s’opposent et en s’opposant produisent le débat politique et la démocratie. Yazid s’appuie sur l’histoire qu’il enseigne et revient aux premières assemblées d’après 1789 avec les conservateurs qui s’asseyent à droite du président quand les progressistes qui se placent à gauche. Et la démarcation perdure aujourd’hui. Les sciences politiques s’invitent dans un tableau sur les valeurs de la gauche et de la droite, un « peu caricatural » admet Fabrice, mais il faut aller vite. Chacun pourra relire le document qui rappelle les polycopiés de cours qui circulent à l’université. Les modérations viennent à propos de la ligne de démarcation gauche/droite avec la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, l’IVG, a été adopté, en 1975, à l’initiative d’un gouvernement de droite, Valéry Giscard d’Estaing était à l’Élysée et Jacques Chirac à l’hôtel Matignon.

Agnès, élève à Delacroix l’année dernière et en prépa littéraire cette année à Victor Duruy, vient parler de son expérience et des « périodes de doutes » traversées avec l’association Ambition Campus qui permet de trouver un parrain, qui accompagnera les élèves tout au long de l’année. Il faut aller, seul, à Sciences Po, samedi à 13 h, 13 rue de l’Université, à Paris, pour croiser des profs, des étudiants ou des anciens étudiants. Question : « Il faut y aller avec ses parents ? » Réponse : « Sûrement pas. »

Philippe DOUROUX

(1) La Convention d’éducation prioritaire permet à une centaine de lycées situés en métropole, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, en Martinique, en Guadeloupe ou à La Réunion d’intégrer Sciences Po. La liste des lycées conventionnés se trouve sur le site de Sciences Po, cliquez ici.

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