« A chaque fois que Dono mentionne son métier dans une discussion avec des inconnus, c’est presque automatique : ça capte l’attention direct, ça interpelle ». Constance partage sa vie avec Dono, diminutif de Donovan, depuis cinq ans. Sa phrase, formelle, se révélera étrangement prophétique. Elle trouvera parfaite illustration le soir même, vers minuit, lorsqu’un couple de voisins traversera la cour intérieure qui les sépare pour leur proposer de partager un petit dessert d’anniversaire.

Naturellement, quelques invités s’enquerront ; « et toi, Donovan, tu fais quoi dans la vie ? ». L’homme, de bientôt vingt-neuf ans, d’apparence timide mais d’un caractère enjoué, répondra : « je suis oculariste ». Par anticipation, habitué aux étonnements qui lui feront face, il rajoutera : « je fabrique des prothèses d’yeux ».

Seulement, il est encore dix-huit heures. Donovan est assis sur le canapé bleu de son rez-de-chaussée montreuillois, tandis qu’un beau chat roux, un peu soupe au lait, paresse dans les derniers rayons du soleil de cette chaude journée de mai. A l’angle de la pièce, la traditionnelle bibliothèque blanche Ikea occupe l’espace.

S’y alignent des livres de science-fiction et de fantasy, adossés aux ouvrages féministes de Titiou Lecoq et de Mona Chollet. Au milieu de l’étagère centrale trône un énorme œil solitaire, en résine, élaboré par Donovan à des fins décoratives. Jamais il n’a eu le Cyclope pour patient. De toute façon, le scrupuleux secret médical l’empêcherait de lâcher l’info.

A son sujet, une directrice a eu l’oeil

A défaut de redonner la vue, Donovan préfère dire qu’il reconstruit un regard. Celui du patient, d’abord, celui que les autres posent sur ces visages mutilés ensuite et celui que la personne affronte en redécouvrant son reflet, surtout. Il résume ainsi : « je fais des yeux en résine, des prothèses, pour des patients qui ont perdu un œil, ou même les deux. C’est du paramédical, de l’appareillage. Ça consiste à redonner une intégrité physique à un individu ». L’intégrité recouvrée est dépositaire, d’ailleurs, dans la majorité des cas, d’une lourde histoire, qu’elle ait été perdue des suites d’un accident, d’une maladie, « ou aussi d’un tir de flash-ball ou LBD. C’est une vraie blessure de guerre, il faut que cela soit dit et interdit ».

Donovan ne se destinait pas à pratiquer un tel métier de niche. Et, selon ses dires, il ne se destinait à pas grand-chose. Hormis être paléontologue, peut-être. Garçon simple et énergique, ancré dans la banlieue sud de Paris, fils unique de parents divorcés lorsqu’il avait neuf ans et petit frère de deux grandes sœurs nées d’une précédente union, il se décrit comme issu d’une classe moyenne qui a connu les difficultés financières.

Une mère assistante maternelle et un père ouvrier qualifié, il oscille entre Antony et Bourg-la-Reine et avoue que sa scolarité ne demeure pas un grand souvenir : « jusqu’au CM1 ça allait, et puis j’ai dégringolé. Au moment de l’orientation en classe de troisième, les professeurs me répétaient que je n’arriverai à rien ». L’éclaircie ? Une directrice, nouvelle venue, davantage convaincue par les capacités de l’adolescent que ses collègues. « Elle croyait beaucoup aux parcours professionnels, surtout que je n’étais pas très studieux, se souvient-il. Elle m’a fait enchaîner les petits stages de troisième supplémentaires pour que je découvre différents métiers ».

Il envisage la lutherie. Trop coûteux. Il optera alors pour un CAP de prothésiste dentaire, en alternance, dans un lycée professionnel de Versailles duquel il sortira « sans le Bac mais premier de ma promo ». Ce n’est pas un détail. Car à défaut d’être studieux, Donovan se révèle être un bosseur. Il va vite et boucle son cursus en deux ans, au lieu des trois requis normalement et précise, reconnaissant : « je suis tombé sur des patrons qui m’ont cadré, appris une routine, donné un cadre ».

C’est sa sœur, assistante dentaire, qui lui a parlé de la fabrication de prothèses dentaires, « parce qu’elle savait que j’aimais bien bricoler ». Il sourit, amusé. Peut-être parce que « j’aimais bien bricoler » est un sacré euphémisme : « J’ai toujours aimé les activités manuelles, je pense que ça vient de mon grand-père et de mon père que j’ai toujours vu toucher à tout, réparer, bricoler. Depuis petit, je me demander comment les choses fonctionnent et comment les faire à mon tour. La machine à café, la plomberie… J’aime apprendre tout seul ».

Quand j’ai commencé, je n’étais pas prêt à affronter ça

Il confesse encore aujourd’hui qu’il passe un temps incongru devant des tutoriels de vélo, de pêche ou même de cuisine sur Youtube. Constance, qui s’affaire autour d’un kilo de palourdes près de l’évier, en profite pour le taquiner « ah ouais d’ailleurs il est très perfectionniste et exigeant envers lui-même. L’autre jour, il a loupé une recette, il a été d’une humeur exécrable pendant trois heures ». Donovan rebondit, « je me mets la pression. J’ai conscience de ce que je fais et j’ai envie de le faire bien, pour que les patients aient la meilleure prothèse possible et que cela puisse les aider dans leur processus de guérison ».

C’est après une période de chômage, passé à aider son beau-frère, éleveur de poules dans le Perche, qu’il trouve une petite annonce pour être oculariste et, interloqué, pris à son propre défi de se confronter à de nouvelles expériences, il postule. « C’est un métier rare, ça m’a séduit. Il y avait du manuel et de l’artistique. En quatre mois, j’ai appris à dessiner et à peindre des iris. A mouler et créer la prothèse. Et puis, sur le côté social… c’est venu en le pratiquant. Je n’imaginais pas ce que ça pouvait représenter, au départ. Puis, ça m’a rapidement appris à ne jamais faire le fanfaron. Les histoires que tu entends forcent l’humilité ».

Concrètement, sa pratique est invasive : la prothèse peut se concevoir que l’œil soit physiquement encore présent dans l’orbite ou bien que ladite orbite soit vide, l’état provenant, majoritairement, d’un événement traumatique. Donovan prend le temps de développer : « C’est compliqué. Faire une prothèse à un patient en chimiothérapie ou un enfant dont le visage a fondu après une bombe au phosphore… On se confronte à des histoires injustes où on se dit, tous les jours, pourquoi ça tombe sur elle ou sur lui. Parfois ça n’avait franchement pas de sens, j’en pleurais. Quand j’ai commencé, à vingt-deux ans, je n’étais pas prêt à affronter ça ». Il fait une pause et se tourne vers sa compagne, toujours penchée sur les palourdes. « J’ai appris à intérioriser et à maintenir ça à une juste distance. Ce qu’il faut pour bien faire son travail et ne pas le ramener à la maison. Constance m’a aidé à me forger une carapace toute douce ».

Deux tatouages plein de sens

Salarié d’une entreprise privée, c’est un technicien payé par la Sécurité sociale et il tient à informer que les prothèses sont remboursées à cent pour cent, « peu de gens le savent et ne se font pas appareiller du coup ! ». Et il se confronte à une variété de profils, « jeunes, vieux, riches ou pauvres, c’est une patientèle très hétéroclite ». Il cite le patient provocateur qui veut juste une prothèse blanche pour choquer le public. Ou encore quand il a ouï dire qu’un oculariste italien a du réaliser une demande particulièrement spéciale : un faux œil incrusté de diamants qu’un mafieux venait de lui déposer sur la table. Le cinéma n’invente rien.

Donovan se déplace aussi en province, selon les besoins. Là encore, il évoque lors d’un précédent déplacement le cas d’une petite fille, recroquevillée dans les bras de sa mère, de gros sanglots coincés dans la gorge. « Pour son âge, environ trois ans, elle avait déjà été trop manipulée par les médecins et les spécialistes. Elle reconnaissait la blouse blanche ». Et, à la moindre vision parcellaire de ce tissu, elle sait. Elle sait, alors elle pleure. L’oculariste ne fait pas exception. Pourtant, après la prothèse insérée, sa mère la place devant un miroir. La petite hésite. Elle ouvre son œil invalide, doucement. Puis, elle ouvre le deuxième. Et là, elle voit et elle se reconnaît. Touchant sa pommette d’étonnement, ses larmes, soudain, s’arrêtent.

D’un naturel pensif, il pense ne pas exercer une telle profession toute sa vie « parce qu’on est une génération où l’idée de carrière ne veut plus dire grand-chose ». Pour finir, il souligne : « on a beaucoup entendu parler de première ligne ces derniers mois. Chez nous, ce sont les secrétaires. Ils ont de grandes fonctions de réception, d’apaisement et de pédagogie envers les patients. Ils sont essentiels. On s’appuie sur leur travail et sans eux, ça serait une galère ». C’est le mois de mai et l’air se charge d’humidité, il est à la porte. Donovan se lève. Son t-shirt, retroussé sur ses bras, révèle deux blasons symétriques, stylisés et tatoués à l’encre noire sur ses biceps. Une écriture borde chacun d’eux : « œil pour œil » sur l’un et « dent pour dent » sur l’autre.

Il est minuit passé. « Et toi, Donovan, tu fais quoi dans la vie ?  – Je suis oculariste. Je fabrique des prothèses d’yeux ». Tandis que la demi-douzaine d’invités finira par écarquiller les leurs, attirés par la curiosité, Constance allumera une cigarette en esquissant discrètement un sourire complice et fier à Donovan. Les regards amoureux font définitivement partie des plus précieux.

Eugénie COSTA

 

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