Un manque de considération. C’est le sentiment qui domine chez les riverains de l’ancien site de l’entreprise Wipelec, dans le sud de la commune de Romainville (Seine-Saint-Denis), situé au 21/29 rue des Roseraies. Depuis plusieurs années, ils se battent pour identifier les risques que les substances chimiques laissées dans le sol font peser sur leur santé. Le 27 juin 2016, une trentaine d’entre eux et deux associations, Environnement 93 et Romainville Sud, avaient déposé plainte contre X au tribunal de grande instance de Bobigny. Le 21 février dernier, sept riverains et l’association Environnement 93 ont déposé une nouvelle plainte au tribunal de grande instance de Paris, en se constituant cette fois-ci, partie civile. « On veut avoir accès aux pièces du dossier et que les responsabilités de chacun soient établies », explique Vincent Pruvost, vice-président de Romainville Sud. L’association réunit plus de trente riverains du site pollué, dans le quartier des Ormes.

Cette seconde plainte va permettre l’ouverture d’une enquête et la désignation d’un juge d’instruction. « On laisse les gens sans interlocuteur identifié. Chaque fois, c’est nous qui, à force de mails et grâce à l’association, obtenons des informations. Les gens sont isolés dans leur situation, dans leur maladie », déplore Charlotte*, une riveraine membre de Romainville Sud. Elle réclame plus de réunions publiques pour que chacun soit tenu informé. La dernière remonte à mai 2016.

Dépollution sous tente confinée sur le site de l’usine Wipelec à Romainville

Le voisinage recense 22 décès par cancer

Avec l’Agence régionale de santé (ARS) et l’Agence nationale de santé publique, Charlotte* a participé au porte-à-porte mené auprès des riverains pour réaliser une étude épidémiologique depuis juin 2016. Selon son propre relevé, Charlotte a déjà recensé 22 décès par cancer, dont 15 depuis 1990 et sept avant cette année-là. « Plusieurs chats sont aussi morts suite à des cancers et des personnes avec des nodules sont sous surveillance », précise-t-elle. L’enquête doit livrer ses résultats à la fin du semestre.

La dépollution du site de plus de 3 500m², aujourd’hui en friche, est conduite par Ginkgo, un fonds d’investissement spécialisé dans la réhabilitation des terrains contaminés, qui a pris possession des lieux en 2014 et projette d’y construire 95 logements. Ce fonds suisse a confié à l’entreprise Soléo, experte dans la dépollution des sols et des eaux souterraines, le soin d’excaver les terres polluées sous tente confinée, afin d’éviter les émanations toxiques pour le voisinage. Les travaux, dont le coût est estimé à deux millions d’euros par Ginkgo, ont commencé seulement en juillet 2017. Les riverains restent sur leur garde. « On a vu un camion stationner sans bâche, avec plein de terre à l’air libre », proteste Vincent Pruvost.

Un système pour récupérer les émanations de polluants, appelé « barrière de venting », a été installé à l’extrémité du site, en bordure des habitations.

Un système de drainage et une barrière de protection, dite de « venting », ont aussi été mis en place pour récupérer les gaz polluants et éviter leur propagation hors du site. Parmi les produits présents dans le sol, on retrouve des hydrocarbures, mais aussi du benzène, du trichloroéthylène (TCE) et d’autres produits solvants halogénés, selon la base de données des sites et sols pollués du ministère de la Transition écologique et solidaire.

Une pollution connue depuis des années

La pollution sur ce site est connue depuis longtemps. En juin 2003, la conclusion d’une étude élaborée par le groupe Qualiconsult, à la demande de la société Wipelec, est claire : elle indique « constater que le site présente une pollution en particulier au trychloréthylène », autre désignation du trichloroéthylène.

Ce document a été réceptionné par le bureau de l’environnement de la préfecture de Seine-Saint-Denis fin mars 2006. D’autres bureaux d’études, dont Soler et ICF Environnement, ont été mandatés depuis pour effectuer des mesures. Un arrêté préfectoral de février 2012 précise que les investigations menées sur le site ont démontré l’existence de pollution par « des COHV (composés organiques volatiles halogènes), du cyanure, des hydrocarbures et des métaux lourds dans les sols et les eaux souterraines« . Il évoque aussi « une extension probable au-delà des limites de propriété du site ».

En tant que dernier exploitant sur place d’une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), Wipelec est juridiquement responsable de la réhabilation du site. Mais l’entreprise n’en a cure et c’est finalement Ginkgo qui s’occupe des travaux. Wipelec a fait l’objet d’arrêtés préfectoraux à répétition depuis 2010, avec plusieurs mises en demeure et trois arrêtés de consignations de sommes.

banderole à la fenêtre de la maison de Sébastien Tirloir « Dépollution sans conditions »

Wipelec rejette toute responsabilité

Le patron de Wipelec, Guy Pelamourgue, qui a bien voulu répondre par mail à nos questions, ne s’estime « aucunement à l’origine de la pollution ». Sa société a racheté en 2003 Ceres Technologies, qui exerçait sur ce site une activité de traitement de surface et de découpe des métaux par voie chimique à destination des industries aéronautique et de la défense. L’entreprise a poursuivi ses activités pendant un an seulement, jusqu’en 2004, précise Guy Pelamourgue.

« Ceres Technologie utilisait du trichloroéthylène« , reconnaît-il, mais « en très faible quantité ». Le secteur de l’industrie a recours au trichloroéthylène notamment pour le dégraissage à chaud des métaux. Le PDG de Wipelec incrimine une autre société, UMM (Usine Moderne du Marais), installée sur le site de Romainville de 1927 jusqu’à son dépôt de bilan en 1977. « Elle fabriquait des vannes pour le gaz, et utilisait à ce titre les produits retrouvés : trichloréthylène, cadmium, cyanure, arsenic… « , assure-t-il.

L’air intérieur toujours nocif chez plusieurs riverains

La préfecture de Seine-Saint-Denis a demandé à Wipelec d’identifier les habitations impactées par la pollution du site. L’entreprise n’a pas répondu aux injonctions des autorités. Résultat : l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) a été chargée d’effectuer des prélèvements par un arrêté préfectoral de juillet 2013. Elle a mandaté le bureau d’études ERM, qui a relevé des concentrations de trichloroéthylène allant jusqu’à 891 microgrammes par mètre cube (µg/m³) dans une habitation proche du site, quand la valeur de référence de la qualité de l’air se situe à seulement 2 microgrammes/m³ et la valeur d’action rapide à 10 microgrammes/m³, selon le Haut conseil de la santé publique.

Vincent Pruvost (à gauche) et des riverains devant le site de Wipelec

La famille habitant cette maison a été relogée temporairement par l’Ademe, pour une durée de deux ans, selon l’association Romainville Sud. « Le mari a un cancer des poumons et du cerveau. Nous n’avons plus de nouvelles », constate Charlotte.

L’Ademe a engagé au total trois phases de prélèvements et de diagnostics dans 49 logements. « Seize habitations sont concernées par un taux de trichloréthylène supérieur à 10 µg/m³. Quatre ont été rachetées par l’aménageur [Ginkgo], trois ont fait l’objet d’un refus de travaux de la part des propriétaires et neuf sont donc concernées par des travaux d’amélioration de la qualité de l’air intérieur », a précisé au Bondy Blog Isabelle Griffe, cheffe de l’unité territoriale du 93 à la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (Driee).

Une dépollution qui ne convainc pas

Des VMC double flux ont notamment été installées par l’Ademe pour améliorer la qualité de l’air dans ces logements, pour plus d’1,2 million d’euros, note le préfet de la Seine-Saint-Denis, Pierre-André Durand, dans un courrier du 15 février 2018. L’association Romainville Sud dénonce de son côté des pressions auprès de certains riverains afin qu’ils revendent leur maison et laissent libres les terrains pour des projets immobiliers.

Surtout, elle ne cache pas ses inquiétudes concernant la dépollution du site, qui pourrait engendrer, selon elle, un regain de pollution. Les dernières mesures de l’Ademe, conduites par le bureau d’études ERM en septembre et décembre 2017, ont révélé des concentrations en trichloroéthylène supérieures aux précédentes campagnes de prélèvements « chez quatre riverains« , selon Sébastien Tirloir, professeur de technologie membre de Romainville Sud. Des fiches d’information de l’Agence régionale de santé confirment cette évolution pour trois logements, avec des valeurs supérieures à 10 µg/m³, nécessitant une action rapide. Le Bondy Blog n’a pas pu se procurer la fiche du quatrième riverain concerné.

Une habitation a connu une augmentation particulièrement importante, la concentration en trichloroéthylène atteignant jusqu’à 287 µg/m³ dans la cuisine. Elle a fait l’objet d’investigations de l’Ademe, qui a « immédiatement engagé des actions correctives » avec « une remise en fonction du dispositif de ventilation », précise Isabelle Griffe (Driee). Ce cas particulier ne remet donc pas en cause le chantier de dépollution, selon elle. « Les nouvelles mesures réalisées en février sont en baisse par rapport à celles de décembre 2017« , fait-elle remarquer.

Plusieurs habitations longent le site de Wipelec

Je suis à l’angle de la rue et je n’ai jamais eu de mesures chez moi

Mais les riverains restent sceptiques. D’autant qu’un rapport de l’Ademe, publié en avril 2017, précise que « l’influence sur la qualité des milieux hors site de la mise en œuvre du traitement des zones sources du site ne sera probablement pas immédiate ». Autrement dit, les travaux de dépollution n’auront pas forcément tout de suite un impact positif sur l’air respiré par les riverains.

Un précédent rapport de l’Ademe, de juin 2015, réalisé avec le bureau d’études Burgeap, invite à réaliser une campagne de mesures après les travaux afin de s’assurer qu’ils « ne soient pas de nature à dégrader davantage la qualité des milieux hors site ». Les habitants du quartier, eux, se plaignent déjà d’un manque de contrôles. « Je suis à l’angle de la rue, à 60 mètres du site, et je n’ai jamais eu de mesures chez moi« , s’étonne l’un deux.

Les risques pour la santé sont probablement très faibles

Le trichloroéthylène, classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer, peut notamment être à l’origine de cancer du rein, et présente aussi des risques de cancer du système lymphatique, de cancers du foie et des voies biliaires. « Autour du site de Wipelec, les concentrations de trichloroéthylène – très faibles par rapport à ce qu’on peut trouver dans un milieu de travail – présentent seulement un risque de cancer rénal », estime néanmoins le docteur Robert Garnier, reponsable du Centre d’information toxicologique de l’hôpital Fernand Widal, à Paris. « Les riverains sont légitimement inquiets, mais les risques pour la santé sont probablement très faibles« , ajoute-t-il. Robert Garnier écarte tout lien de causalité avec les AVC et les problèmes respiratoires relevés par Charlotte parmi les riverains.

L’association Romainville Sud s’inquiète toutefois de l’effet cocktail, avec le mélange du trichloroéthylène à d’autres produits, comme du benzène et des solvants. Sébastien Tirloir émet également des doutes sur les malformations congénitales, alors qu’il y a eu plusieurs interruptions médicales de grossesses dans le quartier. Dans son jardin, de l’arsenic a par ailleurs été découvert. « La présence d’arsenic retrouvé dans les échantillons de menthe et de pommes ne semble pas être liée aux activités de Wipelec », indique un rapport de l’Ademe de mars 2016. De nouveau prélèvements ont finalement montré l’absence d’arsenic, comme le précise un communiqué du préfet de juillet 2016. Mais Sébastien Tirloir conteste ses résultats : « Ils n’ont pas effectué correctement les prélèvements, en prenant seulement quelques cerises par terre ». Sa famille et lui ont arrêté de manger les fruits et légumes de leur jardin.

Des inquiétudes relayées à l’Assemblée nationale

La députée de Seine-Saint-Denis, Sabine Rubin, membre de La France insoumise, a relayé à l’Assemblée nationale les craintes des riverains, évoquant « la détresse des concitoyens délaissés par les pouvoirs publics qui se renvoient mutuellement la balle« . La secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, lui a répondu en rappelant les travaux en cours, précisant que « les services de mon ministère suivent la situation de près ».

Pas suffisant pour convaincre Vincent Pruvost. Il souhaite plus de transparence dans le processus de dépollution et « que le principe du pollueur-payeur s’applique« . Au fil des ans, la situation devient de plus en plus pesante dans le quartier des Ormes. « On est fatigué d’aller à des enterrements », lâche Charlotte. Pour aider les riverains, l’association Romainville Sud compte à présent faire appel à un collectif de psychologues.

Thomas CHENEL

Crédit photo : Nick Paulsen

*Prénom modifié

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