Avant même les résultats des élections européennes et la débâcle qui a suivi, un sentiment d’inquiétude croissante face à la montée de l’extrême droit gagnait déjà de nombreuses personnes. Si le RN en est une incarnation bien visible, la montée du fascisme est un continuum dont les manifestations touchent en premier les personnes concernées. En témoigne, entre autres exemples, la marche de l’extrême droite la plus radicale qui s’est tenue dans les rues de Paris le 11 mai dernier.

Ce sentiment, qu’on pourrait qualifier de fachoanxiété, devient ainsi de plus en plus prégnant chez les premières cibles des fascistes. Un ressenti qui trouve sa justification dans les évènements des derniers jours et la menace de voir le Rassemblement national accéder à Matignon.

J’ai peur pour mon enfant, et pour tous les autres enfants aussi

Melissa*, 27 ans, habite Bondy. La jeune femme d’origine franco-sénégalaise, dont le mari est congolais, vient de donner naissance à une adorable petite fille. Elle craint que celle-ci grandisse dans un environnement qui lui sera hostile. « Avant, j’avais déjà peur pour moi, mon mari, mes frères, mes parents, mais là, me dire que c’est pour mon enfant… », souffle Mélissa, dont la voix s’éteint. « J’ai peur pour mon enfant, et pour tous les autres enfants aussi. »

« Ce bébé est Français et pourtant il y a des gens qui vont la détester, qui vont faire en sorte qu’il y ait des lois, qu’il y ait des règles contre des gens qui lui ressemblent. Forcément, c’est extrêmement angoissant », poursuit-elle. Le monde qu’elle laisse à son enfant la peine profondément. « Ça me paraît fou qu’on soit revenu à des choses comme ça, où c’est totalement banalisé d’être un gros facho », s’effraie-t-elle.

Les événements de ce week-end n’ont fait que confirmer ses craintes. En plus de la peur, elle ressent aussi un manque de confiance envers une partie de la population, celle qui votera sans souci RN. « Quand tu vois que certains jeunes trouvent ça trop cool de voter Bardella, je trouve que c’est complètement ahurissant. Il y a des gens, même racisés, qui sont prêts à voter RN parce qu’ils se laissent avoir par des discours totalement délirants. J’en viens à me demander si les gens ont une quelconque culture politique », désespère Mélissa. « On dirait que les gens ont oublié l’histoire du RN, qu’ils sont prêts à voter pour eux, même s’ils sont racistes, islamophobes et antisémites. On marche complètement sur la tête. »

Je sens de plus en plus de regards hostiles sur moi, c’est devenu totalement banalisé d’être d’extrême-droite

Sarah*, 19 ans, étudiante, partage ce sentiment. Depuis deux ans, elle porte le voile. Si cela peut paraître anecdotique, ce n’est pas un détail pour les personnes qui l’ont en horreur. « Je sens de plus en plus de regards hostiles sur moi. C’est devenu totalement banalisé d’être d’extrême-droite et de le dire, alors que moi, j’ai grandi avec l’idée que c’était la honte absolue. »

Sarah a constaté cette « banalisation » dans le lycée privé catholique dans lequel elle a été scolarisée, mais aussi dans l’espace public et sur les réseaux sociaux où le contenu d’extrême-droite fait florès. « Sur les réseaux, j’ai de plus en plus de contenu de ce type qui m’est proposé, alors que je n’en suis clairement pas la cible », observe-t-elle.

Il y a aussi des gens qui ne sont pas Français et qui ont le droit d’être ici et de vivre décemment

« Ce qui me fait le plus peur, c’est la législation, l’aspect social. Nous les jeunes de quartier, on se fait doublement niquer. Mais il n’y a pas que ça », poursuit l’étudiante. « On a souvent comme axe de défense vis-à-vis des racistes de rappeler le fait qu’on est aussi Français qu’eux. C’est tout à fait vrai. Mais il y a aussi des gens qui ne sont pas Français, et qui ont quand même le droit d’être ici et de vivre décemment. Ils seront les premiers à pâtir des politiques d’extrême-droite. Ensuite, ce sera nous », assure-t-elle.

En ce qui concerne l’avenir, Sarah est plutôt pessimiste, la seule chose qui lui donne encore de l’espoir, c’est « sa jeunesse », celle des quartiers populaires. Mais elle pondère. « Quand on voit que Rachida Dati est invitée à Skyrock, au DVM show, je trouve ça dingue quand on sait qu’elle a été ministre de la Justice sous Sarkozy ! Je pense qu’il faut aussi qu’entre nous, on se remette en question, qu’on interroge nos biais fachos. »

Une extrême droite toujours aussi violente

Julien* est militant antiraciste depuis quelques années. « En tant que juif, ma religion n’est pas écrite sur mon front, le racisme que je subis n’est peut-être pas aussi frontal que pour d’autres personnes », explique-t-il. Cela n’empêche qu’il expérimente la violence fasciste de prime abord pour ses activités militantes. Durant la campagne présidentielle de 2022, il l’a prise de plein fouet lors d’une action à un meeting d’Éric Zemmour.

L’idée de cette action était d’aller au meeting du candidat, avec des t-shirts formant le slogan : NON AU RACISME. «  Quand on y va, on sait que ça ne va pas être marrant, mais on ne s’attendait pas à ce niveau de violence. On s’est vraiment fait tabasser. Certains d’entre nous se disaient que ça irait, qu’on n’était plus dans les années 1930, on a été surpris. »

Les enfants ne sont pas du tout imperméables à ce qu’il se dit dans la société

Outre les actions ponctuelles de ce type, son association intervient aussi dans les lycées et collèges. « Les enfants ne sont pas du tout imperméables à ce qu’il se dit dans la société. Par exemple, à l’époque où Zemmour avait fait ses commentaires sur les prénoms français, on a des élèves de sixième qui sont venus nous voir en fin d’intervention pour nous demander s’ils allaient devoir changer de prénom… C’est affolant », déplore-t-il.

« Quand on est déjà construit et un peu solide politiquement, ce sont des discours qu’on trouve débiles, mais ces discours ont des conséquences très concrètes sur la manière dont les jeunes vont se construire en tant qu’individus, comment ils se sentent ou pas acceptés dans la société française. » 

Ce qu’explique Julien, c’est que s’il arrive qu’on oppose à la violence des groupes actuels la violence des groupes d’extrême-droite des années 1980, elle reste à l’époque cantonnée à la marge en termes institutionnels, ce qui limite les risques de son accession au pouvoir. La normalisation des idées d’extrême-droite dans les médias et dans les urnes est sans doute encore plus dangereuse.

« Le grand problème de l’institutionnalisation de l’extrême droite, et de sa montée en puissance politique, c’est qu’elle légitime l’action des groupes violents, comme le GUD ou la cocarde. Eux, ils se disent “on est le premier parti de France, les gens veulent que l’on fasse ça” », explique Julien*.

Une intuition tristement confirmée par la descente du GUD dans Paris au soir de la victoire de Jordan Bardella. Arrêtés, l’un des membres du groupe aurait déclaré avoir hâte d’être dans trois semaines, pour pouvoir « casser du PD autant qu’on veut ».

Ambre Couvin

Photo Yasmine Mrida 

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