La « tête dans le cul », Sonia*, éducatrice, sort les baguettes de pain et le lait pour commencer une nouvelle journée. Quatre pavillons composent cette Maison d’enfants à caractère social (M.E.C.S) d’Île-de-France. De nombreuses infrastructures scolaires et sportives l’entourent et 60 résidents de 13 à 21 ans la peuplent. Valentine Gauthier Fell a commencé en 2019 son immersion dans ce foyer.
À la sortie d’une école de cinéma, elle s’imagine réaliser un documentaire dans cet établissement qui lui ouvre ses portes. Ce sera finalement un livre. Dans un petit carnet, elle note les scènes du quotidien auxquelles elle assiste. Parmi les jeunes, il y a Madeline* qui rêve de sa future indépendance, Cale* qui fuit les rendez-vous psy ou encore Méssina* et Magaly* qui fument en cachette.
Son travail s’étend sur cinq ans, avec plusieurs séjours d’observation, mais aussi la venue de son amie, Rebekka Deubner, photographe, qui lui propose d’intervenir à travers des ateliers. Ensemble et avec les jeunes qui participent, elles imaginent En Vif, un livre illustré. Photos et textes ne sont pas liés, s’agissant de périodes différentes. Le récit déroule 24 heures de la vie de ce lieu décrit sans fard.
Une réalité inaccessible
« J’ai visité une trentaine de M.E.C.S avant de tomber sur celle dirigée par Pauline*, qui a accepté de m’accueillir et m’a facilité le travail », récapitule Valentine Gauthier Fell. Cette dernière souhaite s’immerger dans le milieu plutôt fermé de la protection de l’enfance et s’interroge : Comment peut-on grandir en foyer ? Un univers « tellement protégé que ça en devient impossible à raconter, c’est presque du jamais vu d’avoir eu un tel accès ».
Ces maisons accueillent des enfants retirés de leur famille pour de multiples raisons. Les placements durent des mois ou des années. « Cette protection devient presque un bouclier pour ne pas donner accès à ces lieux, dont on connaît aussi les dérives, souligne l’auteure. Je pense qu’il y a une telle difficulté à les rendre visibles, que ça peut cacher cette obscurité-là. »
Il y a une volonté de raconter cette réalité dans sa trivialité
Sortir des chiffres, des statistiques, des clichés, Valentine Gauthier Fell cherche à décrire avec justesse ce milieu saisi sur le vif. L’ennui, la routine, la banalité sont détaillés au fil des pages. « Il y a une volonté de raconter cette réalité dans sa trivialité, car, grâce à ces petits moments, j’ai l’impression qu’on peut la voir, la pressentir et la frôler dans ce qu’elle est foncièrement. »
Pas question de romancer les scènes auxquelles elle assiste, ni de verser « du côté des reportages sordides ou du feel good movie ». Les dialogues ont la franchise du documentaire, conservent ce côté très « parlé ». Les images ont la spontanéité de leurs auteurs. En plus de l’enfance de ces jeunes, l’auteure raconte le travail du personnel qui constitue l’accompagnement, sans dissimuler ses difficultés et ses limites.
Raconter d’autres enfances
L’établissement met à disposition de la jeune femme une chambre de l’aile des visiteurs, lui permettant d’évoluer au plus près de son quotidien. Elle vient d’abord quelques week-ends, au départ sans prendre de notes. Petit à petit, elle se fait accepter. « Puis je suis venue une semaine complète, c’est là que j’ai écrit les scènes de vie, ça a été l’occasion de discussions, d’enregistrements. »
La sélection des petits textes, des tranches de vie, permet la projection des lecteurs. D’une conversation sur des marches d’escalier, on passe à un atelier de coiffures entre copines ou à l’inspection des chambres par la maîtresse de maison. On retrouve les sujets de l’adolescence : la sexualité, l’amitié, la flemme. Mais aussi ceux des foyers : la solitude, la collectivité, la violence parfois.
Il y avait le désir de capter avec eux quelque chose d’un quotidien et de leur en laisser une trace
« Le livre s’adresse à ceux qui ne connaissent pas ce milieu, ni la vie des gens qui y travaillent ou des jeunes qui y séjournent », exprime l’auteure. Elle constate que beaucoup d’entre eux cachent leur vie en foyer, notamment à l’école. Probablement car « ça renvoie à un imaginaire difficile ». Elle imagine l’ouvrage comme une « passerelle entre la jeunesse qui le vit et celle qui l’ignore ».
Au-delà d’informer, En Vif est un objet à destination des jeunes en foyer. « Il y avait le désir de capter avec eux quelque chose d’un quotidien et de leur en laisser une trace. » Dans les familles, les albums photos peuvent avoir ce rôle. Inclus dans le processus, ils ont pu récupérer des photos pour en faire des posters, participer aux choix éditoriaux. C’est un souvenir co-construit.
Comme un album photo
Après la crise sanitaire, en 2021, Valentine Gauthier Fell retourne à la M.E.C.S avec le projet de filmer. Elle met des caméras entre les mains des adolescents, mais ressent un déséquilibre. « Ce n’était pas le médium idéal. La dureté de l’image renvoyait un traitement assez reportage. » Son amie Rebekka Deubner, photographe, lui propose alors d’animer des ateliers sur sa pratique.
Des appareils photos jetables circulent entre les jeunes qui s’initient à la photographie. Ils documentent leur quotidien : les lits défaits, des pas de danse, une partie de foot, des câlins, de gros plans des amis… Une teinte rétro habille les clichés sélectionnés pour imager les récits de 2019. Certains ont été réalisés par la professionnelle Rebekka Deubner, notamment des portraits.
Le temps était suffisamment long pour que les textes et l’image ne se parlent pas
Sans recherche d’esthétisme, des cadrages divers, du flou, du mouvement, de l’humour caractérisent le travail des apprentis photographes. On devine des amourettes, des réveils difficiles. On observe des regards perdus, parfois durs, mais aussi du jeu, de l’ennui, de la promiscuité dans les chambres partagées. En six mois, 1 200 images sont produites, l’idée de création d’un livre s’impose alors.
« Le temps était suffisamment long pour que les textes et l’image ne se parlent pas, l’anonymat pouvait être préservé », explique Valentine Gauthier Fell qui y tenait particulièrement. Le travail de sélection s’opère entre les deux créatrices puis une mise en commun avec les jeunes est réalisée. Et pourquoi “En Vif” ? C’est une expression utilisée par les jeunes « pour dire que ça, c’est passé vite fait ».
Inès Soto
Photo : Rebekka Deubner et Valentine Gauthier Fell
*Les prénoms utilisés dans le livre ont été modifiés.