Le 25 novembre est désormais, et ce depuis 10 ans, la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette année, la thématique porte sur les mariages forcés. S’il est un département sur le front, c’est bien le 93. De nombreuses villes multiplient les manifestations. Le Conseil général de Seine-Saint-Denis a été le premier en 2002 à créer un Observatoire des violences envers les femmes. D’autres suivront un peu partout, à Paris, village voisin malfamé, ils ont préféré nommé cela « Observatoire de l’Egalité entre Hommes et Femmes », doux euphémisme qui siée bien à l’aura romantique de Lutèce. L’Observatoire du 93 est à l’initiative de nombreuses campagnes de prévention, de coordination dans le soutien aux victimes et comme son nom l’indique de rapports chiffrés.

La dernière enquête parue en février 2008 porte sur un échantillon de 1566 jeunes filles de 18 à 21 ans, résidant, étudiant ou travaillant en Seine-Saint-Denis. Les chiffres parlent d’eux mêmes. « 23% des enquêtées ont subi des violences physiques (coups violents, tabassage, menace armée, tentative de meurtre) au cours de leur vie… Près de 2/3 des coups et autres brutalité ont été infligés par un membre de la famille ou un proche… 13% des enquêtées ont subi des agressions sexuelles (attouchements du sexe, tentative de viol, viol) », quatre fois sur cinq ces violences sont perpétrées par un homme connu de la victime.

« 64% des jeunes filles interrogées déclarent avoir subi des atteintes sexuelles (pelotage, suivi dans la rue avec insistance, avances ou propositions sexuelles déplaisantes, confrontation à un exhibitionniste). » Mais si l’espace public semble être un facteur plus propice aux violences, l’enquête met en exergue un autre lieu : le travail. En effet, « 13% des enquêtées actives ont subi des atteintes sexuelles, 8% ont subi des violences physiques et 18% des violences verbales dans le cadre de leur travail. » Dans un cas sur deux, ces agressions sont commises par un collègue.

Il serait aisé de trouver des explications sur la logique de ces chiffres en Seine-Saint-Denis par une succession d’adjectifs comme traditionnel, culturel… Mais ils battraient tous de l’aile puisque l’enquête conclut que les « taux de violence élevés envers les jeunes filles en Seine-Saint-Denis sont en adéquation avec d’autres données statistiques nationales ». En effet, en 2008, une étude de l’Insee affirme que chaque jour en France, 34 femmes sont victimes de viols et 722 d’agressions sexuelles, sur leur lieu de travail.

Une petite note d’optimisme, tout de même : les langues se délient de plus en plus. Les cas de violences faites aux femmes sont moins tabous qu’auparavant et ce grâce aux campagnes et aux actions de prévention menées par les associations. Parmi elles, l’AVFT (Association européenne de lutte contre les violences faites aux femmes au travail) se bat depuis plus de 20 ans afin d’aider les victimes de violences sexuelles et sexistes au travail, de faire reconnaître clairement par la législation française les notions d’harcèlement sexuel et de mener des campagnes de sensibilisations.

C’est ainsi que la compagnie DÉ(S)ARMOCE(S), en partenariat avec l’AVFT, propose aux lycéens d’Ile-de-France, une représentation : « Silence Complice ». La compagnie applique les méthodes du Théâtre de l’opprimé. Fondé par un metteur en scène, écrivain et homme politique brésilien, Augusto Boal, le principe du Théâtre de l’opprimé repose sur le dialogue, son objectif est selon son fondateur : « d’humaniser l’humanité. » Concrètement, les comédiens jouent des scènes vécues, où sont représentés l’oppresseur et la victime. Le public est par la suite convié à monter sur les planches pour apporter sa réponse à la problématique soulevée.

« Silence Complice » a été joué dans une vingtaine de lycées professionnels, nombre d’entre eux en Seine-Saint-Denis. Pour Thissa Bensala, fondatrice de la compagnie, la présence dans ces établissements scolaires est « légitime » pour plusieurs raisons : « Beaucoup de dossiers (suivis par l’AVFT) de jeunes filles montrent qu’il y a eu violence dès le début de leur carrière, notamment lors de l’alternance ou d’un stage. Parce qu’elles ont démissionné ou ont été virées, elles ont perdu le bénéfice de leur diplôme et se retrouvent donc en situation d’échec professionnel et en détresse psychologique. La réaction des élèves est la même partout, ils ont la même énergie, la même révolte et certains viennent même nous voir à la fin pour obtenir de l’aide ».

Pour Thissa, cette sensibilisation dans les lycées professionnels ne devraient pas être exceptionnelle mais « obligatoire », car elle permet à la fois aux élèves et au corps éducatif (qui reçoit lui aussi une formation) de nommer les choses, d’appréhender les mécanismes de la violence et de se donner les moyens d’agir. Militante et dynamique, Thissa croit en la force du dialogue et ne se laisse pas berner par les jugements faciles : « Le 93 a une image de territoire violent, mais c’est un département pilote dans les actions de lutte face aux violences faite aux femmes ; il n’y a pas plus de violences sexuelles au travail ou de violences conjugales en banlieue que dans les quartiers chics de la capitale. »

Adrien Chauvin

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