Plus de 4 000 personnes se sont mobilisées le 31 mai à Paris, devant l’Hôtel de Ville de Paris, à l’appel de plusieurs syndicats notamment de la CGT, Sud Santé sociaux, FO et CNT. Éducateur.rice.s spécialisé.e.s, infirmièr.e.s, assistant.e.s sociales, tous.tes manifestaient ce mardi 31 mai afin de sensibiliser la population à leurs conditions de travail et surtout de contraindre le gouvernement à réformer largement le secteur social et médico-social, secteur profondément en crise depuis une vingtaine d’années.

Le Ségur pour tous.tes

Suite aux manifestations de grande ampleur du 7 décembre et 1er février pour l’élargissement du Ségur à tous.tes les travailleur.e.s sociaux.les, Olivier Véran avait alors annoncé une prime de revalorisation salariale de 183 euros net aux professionnel.le.s socio-éducatifs des établissements et services médico-sociaux. Une mesure qui exclut encore plus d’un tiers des salariés de la branche sanitaire, sociale et médico-sociale. D’où la grande colère et lassitude des manifestant.e.s de l’Hôtel de ville.

C’est le cas de Cécile, secrétaire médico-social du centre de santé de la ville de Montreuil, un des plus grands centres municipaux de santé d’Europe. Entourée de ses collègues infirmières, assistantes dentaires, médecins et responsables d’activités, toutes sont exclues de cette prime. Alors en ce jour de grève national, elles sont venues se faire entendre. « Dans le nouveau décret paru le 28 avril, on n’est toujours pas dans la loi Ségur, on trouve ça inadmissible parce que la fonction publique territoriale est toujours mise de côté et on en a marre », déclare Cécile, révoltée.

Selon la Commission de mobilisation du travail social d’Île-de-France, environ  4 000 personnes se sont mobilisées.

Ce manque de revalorisation salariale a pour conséquence d’exacerber le manque de reconnaissance ressenti par ces professionnel.le.s. Cécile souligne l’importance du centre de santé de Montreuil lors de la crise sanitaire qui a été très sollicité suite au manque de place dans les hôpitaux. « On a pu démontrer l’importance de la fonction publique territoriale pendant la Covid parce que, quand les hôpitaux étaient pleins, nous on était sur le terrain, on faisait partie d’un des plus gros maillons de la chaîne, car les patients venaient chez nous pour se faire soigner parce qu’il n’y avait plus personne dans le privé. Ils étaient bien contents de nous trouver à ce moment-là, mais maintenant, ils font comme si on n’existait pas ».

En réalité, on aide des gens qui touchent plus d’argent que nous.

Au milieu de la foule, Alice, professionnelle du service social de santé en psychiatrie, distribue des tracts explicatifs des revendications du syndicat Sud Santé et en profite pour échanger et informer les manifestant.e.s sur la mobilisation. Elle met en avant les lacunes de la prime du Ségur : « Il y a beaucoup d’endroits où ça sera seulement une prime donc ça ne sera pas compris dans le salaire et du coup, pas non plus dans le calcul des retraites alors qu’on sait que l’âge de départ en retraite va être repoussé ». Elle poursuit : «  Les 183 euros que certains ont eu et d’autres non, on les revendique pour tout le monde, mais c’est le minimum. On est d’accord sur cette revendication mais c’est bien loin d’être suffisant, on veut une vraie augmentation des salaires ».

Un salaire inférieur de 27% au salaire moyen

Dans les faits, de nombreux syndicats soulignent l’insuffisance d’une revalorisation de 183 euros face à des salaires restant très bas. Selon le plaidoyer des deux grands employeurs du secteur, la FEHAP et de NEXEM, lors de la Conférence des métiers du 18 février 2022, le salaire moyen des salarié.e.s du secteur social et médico-social (1790 € net par mois) est inférieur de 27% au salaire moyen en France (2 460 € net par mois).

Alice commente : « Nos salaires ne sont pas indexés sur le coût de la vie, notamment dans la fonction publique. Les salaires ont été gelés depuis à peu près 20 ans et ils n’augmentent pas, contrairement au SMIC. Et donc en début de carrière, nos salaires sont à peine au-dessus du SMIC alors qu’on fait quand même des années d’études après le BAC et puis surtout, on a certaines responsabilités envers les patients que l’on accompagne. Ce n’est pas évident, ce sont des métiers avec une grande charge mentale ». Lauriane, éducatrice à la protection de l’enfance, ironise « en réalité, on aide des gens qui touchent plus d’argent que nous ».

Isabelle, éducatrice spécialisée, dénonce des conditions de travail qui se dégradent dans le secteur.

À quelques mètres de là, Consuelo brandit une pancarte : « la Révolution sera féministe ». Dans son discours, cette assistante sociale lie exploitation capitaliste et système patriarcal : « Il y a beaucoup de femmes qui travaillent dans le social aujourd’hui et on est des femmes précarisées ». Pour elle, la révolution se doit d’être anticapitaliste, antiraciste et anti sexiste. Selon elle, c’est cette précarisation qui entraîne une perte de vocation : « On est tellement mal payé.e.s que personne ne veut faire ça. Tu fais des études et tu as beaucoup de travail mais tu restes mal rémunérée ».

Plus de moyens humains

Les manques de moyens humains de certaines structures d’accompagnement ne sont pas des cas isolés, il s’agit bel et bien d’un problème structurel pour le secteur social et médico-social.  Toujours selon le plaidoyer de la FEHAP et de NEXEM, 71% des employeurs ont déclaré rencontrer des difficultés à pourvoir les emplois dans ce secteur.

Ces problèmes de recrutement génèrent un surcroît d’activité pour les personnes en poste qui essayent tant bien que mal de compenser le sous-effectif. Lauriane, l’éducatrice à la protection de l’enfance, raconte : « On pallie au manque d’effectif mais on ne peut pas pallier totalement ». Ce manque important d’effectif n’est pas sans conséquence sur la prise en charge des personnes vulnérabilisées : « On a des services qui sont totalement désertés, on n’a pas d’éducateur.rice, on n’arrive pas à recruter. La conséquence directe, c’est qu’on a des jeunes qui n’ont pas d’éducateur alors qu’on est en protection de l’enfance ! Il y a des mesures judiciaires qui sont prononcées mais à cause de ce manque d’effectif, il y a des jeunes qui peuvent attendre jusqu’à 1 an et demi à leur domicile, dans leurs familles sans intervention éducative. Cela les met en danger ». 

On subit tous la même chose face au système actuel, c’est-à-dire le capitalisme qui engendre toutes ces politiques d’austérité

La détérioration des conditions de travail conduit inévitablement à la dégradation des conditions d’accueil. Et le démantèlement des formations et des conventions collectives annoncé par l’AXESS, la confédération des employeurs, ne va pas dans le sens d’une amélioration de la situation. Cette convention collective unique qui remplace les conventions collectives actuelles remettrait en cause plusieurs acquis sociaux comme les congés trimestriels, par exemple. Patrick de la CFTC explique : « Ils veulent regrouper toutes les conventions du secteur social et médico-social. Nous on veut que cette convention collective unique soit la plus haute possible parce qu’on sait très bien que les employeur.se.s vont essayer de raboter le service public pour des questions financières ».

Plus de personnes, moins de moyens

En plus d’un manque d’effectifs, la marchandisation et les logiques gestionnaires n’ont pas épargné les métiers de ce secteur qui souffrent également d’une perte de sens. Entre les contrats à impacts sociaux et les appels d’offres, les professionnel.le.s sont soumis à une pression continuelle. Au cœur de ces politiques, c’est le système actuel qui est à revoir comme le révèle Alice : « Quel que soit notre statut, notre métier ou notre lieu de travail, que l’on soit assistantes sociales, éducateurs spécialisés, éducateurs de jeunes enfants, on subit tous la même chose face au système actuel, c’est-à-dire le capitalisme qui engendre toutes ces politiques d’austérité. C’est ce système qui, depuis au moins 20 ans, dégrade les conditions de travail et d‘accueil ».

On gère des problèmes humains, on ne travaille pas avec des numéros, on travaille avec les vies des personnes, c’est complexe.

Cette marchandisation progressive du secteur social et médico-social affecte non seulement les professionnel.le.s mais aussi le public. Cécile témoigne de la dégradation de la prise en charge et de l’accueil du public au centre de santé dans lequel elle travaille : « C’est devenu impersonnel, tout est fait dans la rapidité, et forcément plus on a de patients, plus ça nous demande aussi à nous d’être réactives. On n’a plus de réel accompagnement et on trouve ça inadmissible. Surtout avec la période actuelle, pour les gens qui se sont retrouvés seuls pendant le Covid, c’est important de montrer qu’on est là et qu’on ne va pas les lâcher ».

Les professionnel.le.s dénoncent une précarisation qui se fait aux dépens des publics accompagnés.

Il en va de même pour Consuelo : « On est motivés mais aussi fatigués par rapport à la situation parce qu’on n’a pas les moyens, on nous demande d’accompagner plus de personnes avec moins de moyens. L’accompagnement n’est plus humain, le côté monétaire est devenu le plus important. On gère des problèmes humains, on ne travaille pas avec des numéros, on travaille avec les vies des personnes, c’est complexe ».

Quant à Lauriane, elle raconte avoir eu des « collègues qui sont parti.e.s, qui ont quitté l’éducation spécialisée ou qui ont changé de service car ils étaient en burn-out » face à la pression et à l’incapacité d’accompagner le public comme ils le souhaitaient.

Le social se bat pour tout le monde

Symptomatique d’une politique de plus en plus libérale, les constats et propositions fait.e.s par les professionnel.le.s, les syndicats et collectifs sont encore très peu prises en considération par le gouvernement. Les mobilisations des professionnel.le.s marquent un signal d’alarme face au mépris de l’exécutif envers le secteur social et médico-social, secteur qui pourtant est essentiel au bien-être collectif de la société. Patrick de la CFTC, conclut : « Moi ce que je ne comprends pas, c’est que tout citoyen est concerné par le sanitaire, social et médico-social, donc on aimerait quand même que ça soit un peu plus que les soignant.e.s qui manifestent ».

Les revendications portées par ces professionnel.le.s dépassent bien largement le secteur social et médico-social. Elles portent aussi sur la construction d’une société où le bien-être de la population passerait avant le profit et les économies. La fin de la manifestation approche pour ces travailleur.se.s qui ne s’arrêteront sans doute pas à la mobilisation du 31 mai et 1er juin. « Aujourd’hui dans la rue et demain on continue », scandent-ils.elles tous en même temps.

Clémence Schilder

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