Au coin d’un trottoir, rue des Poissonniers, les bénévoles de l’association les Écouteurs de Rues se pressent pour installer les chaises, en rang d’oignon. Une proximité qui peut surprendre, loin de l’intime du cabinet d’un psychologue, mais qui est très efficace pour créer une bulle entre ces professionnels formés à l’écoute et les passants.
Il suffit d’une question bien posée pour que les passants s’arrêtent, intrigués : « Depuis combien de temps on ne vous a pas écouté ? » La question claque dans l’air comme un appel. Un sourire se dessine, et un regard se tourne. L’espace est créé. Ici, on ne soigne pas avec des ordonnances, mais avec des mots, des silences et surtout beaucoup de bienveillance.
Écouter celles et ceux à qui on ne donne pas la parole
Séverine Bourguignon, cofondatrice et présidente de l’association, n’a pas choisi cet endroit au hasard. Si ces sessions séduisent, c’est avant tout pour leur proximité. « On s’installe ici une fois par mois. C’est mon quartier, je vis ici. Sinon, je ne me sentirais pas légitime », explique-t-elle. La professionnelle n’a pas la blouse blanche, mais elle connaît les maux du quartier sur le bout des doigts.
On se forme régulièrement à l’ethnopsychiatrie ou à la thérapie transculturelle pour ne pas passer à côté de ce qui est en train d’être dit
Depuis 2019, avec son collectif, elle tisse patiemment ce lien entre santé mentale et espace public. L’objectif : rendre la santé mentale accessible et instaurer un espace sûr dans lequel les expériences personnelles ne sont ni jugées ni minimisées.
« On se forme régulièrement à l’ethnopsychiatrie ou à la thérapie transculturelle pour éviter ce genre d’impair, pour ne pas passer à côté de ce qui est en train d’être dit », explique la gestalt-thérapeute.
« Ils n’avaient ni le temps ni les moyens pour ça »
Beaucoup de personnes hésitent pourtant encore à franchir la porte d’un cabinet. La démarche reste intimidante. Aminata, une jeune femme du quartier, le dit sans détour : « J’appréhende le fait d’aller chez un psy et d’avoir à lui expliquer mon point de vue, d’avoir à me justifier en fait, et même, d’avoir à former l’autre en face. » Cette idée revient souvent, devoir « traduire » son vécu, son contexte culturel, face à un professionnel qui ne le comprend pas forcément.
Derrière ce malaise, qui force à éduquer l’autre à sa propre réalité, il y a des héritages familiaux et culturels. « Nos parents, pour la plupart, sont venus en France pour des raisons économiques, pour répondre à des besoins primaires. Ce qui touche à la psychologie, ils ne connaissaient pas. Ils n’avaient ni le temps ni les moyens pour ça », confie-t-elle. Aujourd’hui encore, des obstacles très concrets freinent le processus : un manque de ressources pour trouver les bons interlocuteurs, ou de moyens pour suivre une thérapie.
Faire le pas entre les préjugés familiaux et les préjugés des psychologues
Autre frein, plus intime : le sentiment de devoir envers les générations précédentes. Une participante à l’écoute le résume ainsi : « On est souvent pris entre deux loyautés. Celle envers nos parents, et celle envers nous-mêmes. » Pour beaucoup, prendre rendez-vous chez un professionnel, c’est comme franchir une ligne.
« Aller voir un psy, c’est encore perçu comme un aveu de faiblesse, voire de folie », affirme Sarah, une bénévole de l’association. Pourtant, celles et ceux qui osent consulter ne le font jamais par hasard. « Ce sont des gens qui ont mûri leur décision, qui essayent justement de se défaire du tabou. »
Pour Rasmia Abdullahi, une psychologue sociale, il faut aller plus loin que les explications culturelles ou religieuses. « Dire que c’est la faute de la religion ou de la culture, c’est trop simple. Ce n’est pas un problème collectif, mais personnel. Les gens n’aiment pas voir qu’ils ont un souci et encore moins en parler. » L’évitement devient alors une forme de protection. Car voir un psy, c’est aussi parfois « comme une remise en question de sa foi. Comme si Dieu ne suffisait pas. »
Les gens veulent être écoutés, pas forcément qu’on règle leur problème tout de suite
Et pourtant, ce que cherchent la plupart des personnes qui viennent, ce n’est pas forcément une solution. C’est une écoute, une attention. « Les gens veulent être écoutés, pas forcément qu’on règle leur problème tout de suite », affirme la psychologue. Dans ces espaces collectifs, un lien social se recrée, et avec lui, un début d’identité restaurée. « Le collectif permet de créer l’identité de la personne. C’est pour ça qu’on a besoin qu’on leur porte de l’attention. Parce que ce lien-là, il est souvent perdu », affirme Rasmia.
Loin des séances entre quatre murs, l’accessibilité de la rue verticalise les relations et libère la parole. Désormais, une file discrète se forme devant une chaise de massage installée là, à même le bitume. Charly Arnassalon, masseur invité pour l’événement, s’applique à dénouer les tensions invisibles. Parce que parfois, c’est aussi par le corps que la parole commence à se libérer.
Jade Maurinier