COPIE REVUE ET CORRIGÉE. Sans avoir la prétention de rivaliser avec un philosophe qui semble avoir le vent en poupe, Ahmed a eu l’occasion de lire Identités malheureuses, un essai sorti en octobre dernier, qui a fait beaucoup de bruit.

J’ai du mal à ne pas voir un parallèle avec mon quotidien d’enseignant vivant et travaillant dans le « 9-3 », département méconnu de beaucoup et pourtant qui alimente de nombreux débats autour de la question urbaine (« des banlieues » pour parler plus trivialement) depuis une trentaine d’années.

Il semblerait donc qu’à l’image des quartiers populaires, la France (pour ne pas dire l’Occident) soit en péril, et l’identité nationale menacée. Le refrain n’est pas nouveau. Pourtant vu de ma fenêtre ou de ma salle de classe plutôt, force est de constater qu’à des années-lumière des débats de haute volée dans les plateaux télévisés ou dans les lignes de ce qu’il convient de qualifier un pamphlet dans l’ère du temps, la situation n’est pas si catastrophique que la décrit Alain Finkielkraut.

Des identités, il y en a nombreuses. D’ailleurs dans le cadre du programme de Terminale, j’ai eu l’occasion d’interroger mes élèves sur l’identité qu’ils pensent avoir tout en argumentant bien sûr. A l’occasion d’un devoir dont le sujet était : « Comment construire son identité dans des sociétés contemporaines dominées par l’individualisme ? ». Eh bien, contrairement à ce qu’on pouvait s’attendre, un jeune qui vit aujourd’hui en Seine-Saint-Denis est loin de tous ces débats rhétoriques sur l’incompatibilité supposée de l’Islam avec le modèle républicain, ou encore à propos du déclin (toujours supposé) du sentiment d’appartenance national.

Ce qui ressort en effet des dissertations de ces sociologues en herbe, c’est la nécessité de s’intégrer, via le marché du travail, dans le respect des principes essentiels qui permettent de matérialiser le « vivre ensemble ». Trouver un emploi stable donc – avoir un logement – avoir des conditions de vie correctes – faire de l’école un vecteur d’intégration en même temps qu’un rouage de l’ascenseur social. Des témoignages dans la lignée du discours républicain. En contradiction avec la suspicion de communautarisme que l’on a volontiers pour des jeunes dont le projet est avant tout de s’intégrer.

Alors, où est le problème ?

Ce qui dérange dans l’analyse de Mr Finkielkraut est qu’elle fait le procès maladroit et en même temps hors sujet de populations marginalisées soit à cause de leur âge, soit à cause de leur lieu de résidence, soit parce qu’elles sont issues de l’immigration et pointées du doigt depuis leur arrivée en France. Même si en réalité, il s’agit ici de « Français de souche » selon la catégorie de l’INSEE, car nés en France et donc Français à part entière. Pourtant on les présente toujours comme « venant d’ailleurs », ou « de banlieue ».

Cette « altérité » comme le dirait M. Finkielkraut ne doit pas diviser, mais doit nous rappeler au contraire qu’au fond aucune identité nationale ne doit rester figée, risquant d’exclure. Elle doit au contraire être débattue, redéfinie en permanence, afin de fédérer. Et comme l’a souligné Ernest Renan en son temps : « La nation reste un référendum au quotidien ».

Vu de ma fenêtre, ou plutôt de ma salle de classe, l’identité de la France n’a donc rien de malheureuse. Au contraire, elle est foisonnante, riche et pleine de surprise. À l’instar de Mr Finkielkraut, personne n’a donc le monopole de la France, elle appartient à tous ces citoyens, en particulier aux jeunes générations qui en feront la France de demain. Cette leçon, ce sont mes élèves qui me l’ont faite.

Ahmed Kherraz

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