L’odeur est dégoutante, envahissante. Ça pue l’alcool. Une bouteille renversée sur le sol de cette superette ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour nettoyer ? Non, c’est derrière moi que ça se passe. Une fille d’à peine 16 ans. Toute mignonne avec ses yeux bleus. Toute rouge aussi. Elle aligne deux grandes bouteilles, Vodka et Martini, sur le tapis de la caissière. C’est l’après-midi, 15 heures. Son copain la rejoint. Jus d’orange, coca, vin rouge et gobelets viennent allonger leur facture. La fête avec l’alcool, elle sera encore plus folle ! Je les laisse passer en premier. La caissière n’a pas demandé leur carte d’identité. La fille me remercie, avec son sourire aux dents gâtées. Je laisse tout en rade et me précipite pour les rejoindre.

« Je travaille pour un blog. Je peux vous interviewer ? » Le garçon est réticent, il cède à la demande de sa copine. On discute tout en marchant. « Nous sommes des lycéens. Mais en ce moment, c’est les vacances. – Ha, dis-je, fleurant le mensonge. – Ouais, ouais. – J’ai vu que vous aviez acheté des bouteilles, vous organisez une fête ? – Non, oui (ils se regardent, ils ne sont pas d’accord, c’est le garçon qui prend la parole), c’est pour notre usage perso. Oui, on aime boire. Tous les deux. Ça nous lie. – Je ne suis pas là pour jouer les pères la morale, je veux simplement savoir. Ok ? – Et que veux savoir le jeune journaliste ? me demande la fille tout en tournant autour de moi. – Est-ce que vous buvez beaucoup ? Genre tous les week-ends ? Voire plus ? Et pourquoi ? »

Malgré le froid, on s’installe sur un banc. Ils commencent à dégoupiller les bouteilles et à faire des mélanges. Ils me proposent je décline. « Alors ? fais-je. – Je trouve ça marrant d’être tout le temps joyeuse, ça détend, dit la fille. – Perso c’est pour le goût, j’adore ça, ajoute son copain. J’arrive à avoir ma bouteille de vodka tous les soirs. J’en suis un adepte. Pour ma darone, ça fait un peu picolo. Elle en a marre, mais je me tiens à carreau. Et comme elle travaille la nuit, c’est plus facile. »

« Comment vous faites pour vous procurer la boisson ? – Moi (la fille), je tape discrètement dans la réserve de papa. Et j’économise de l’argent de poche. – Pareil pour moi (le garçon). Mais des fois, je tape dans le portefeuille de maman. Mais ce n’est pas du vol. Je lui rendrai tout quand je travaillerai. »

« Comment avez-vous commencé ? – C’est pour faire la fête avec les copains. J’ai commencé à gouter à tout et il faut bien finir les bouteilles (la fille). – Pour ma part, c’est pour vaincre ma timidité avec les filles. Et puis prendre un verre ça fait de vous un homme (le garçon). – Ça nous lie. Attention il ne faut pas nous prendre pour des clodos. On peut arrêter si on veut », dit la fille en regardant le garçon. Ils se roulent une pelle. « Perso, reprend-elle, je n’aime pas avoir la sensation d’avoir mille bisons dans la tête, comme on dit, alors, on évite le coma. – Vous avez quel âge ? – Lui, il a 17, moi 16 (elle éclate de rire). »

« Que pensez-vous la prévention contre l’alcool, à la télé ou ailleurs ? – Sérieux, un moment, ça m’a gavé, dit le garçon, c’était de la propagande, t’allumais la radio, tu l’entendais partout, NRJ, Skyrock. T’allumais la télé, ils te le foutaient avant toutes les émissions que les jeunes regarde. Et même sur Skyblog. – Je trouvais que la pub qui passait à la télé était abominable, complète la fille. En même temps, en France, c’est la mode de la prévention. On fait d’la prévention pour tout aujourd’hui. Ça ne sert pas à grand-chose, mais ça a le mérite de racheter une conscience à certaines personnes qui en font leur busines. Ça rapporte et puis voila…C’est comme pour les clopes. Ça sert à rien mais ça fait bien. Ils ont rien compris, plus on interdit plus on en a envie. C’est physique. – Oui mais il ne faut pas s’inquiéter, on attend un peu, on y va mollo et ça passe », précise le garçon.

Celui-ci tient à ajouter une chose : « Les personnes vraiment concernées n’ont rien à foutre de ce genre de prévention. Que ce soit le tabac ou l’alcool, ça sert à rien. Mais pour l’alcool au volant, je trouvais que c’était bien, il faut choquer pour que les gens se rendent compte. »

Nicolas Fassouli

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Nicolas Fassouli

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