Les Arabes aiment bien se compliquer la vie. Se battre contre des chars avec des pierres, faire une balade touristique à Poitiers alors qu’ils y sont persona non grata, perfectionner les maths, aller à Tati le samedi après-midi, porter une burqa par 50°c… Certains font même du zèle, et se créent des handicaps sociaux supplémentaires. Tant qu’à être une minorité autant l’être jusqu’au bout. Etre arabe, passe encore. Effet Obama oblige, on peut faire de son arabité un atout. Pourtant, certains excentriques (ou kamikazes, rayer la mention inutile) ont l’audace d’exhiber leur différence à la face de leurs « semblables ». Quitte à être marginalisés pour des goûts perçus comme déviants. Il faut tout de même un sacré courage pour faire son coming-out musical. Surtout si celui qui fait battre leurs cœurs à coup de riffs de guitare s’appelle Pete Doherty (photo) ou Kurt Cobain.

Contrairement aux idées reçues, les Arabes ne sont pas génétiquement programmés pour aimer le couscous, faire de la maison d’arrêt une résidence secondaire ou ne vibrer qu’au son de la vibe Rn’B. Le cinéaste Riad Sattouf l’a bien compris. Il tord le cou aux clichés vivaces en mettant en scène, dans son film « Les beaux gosses », Camel, fan de heavy metal.

Point d’oxymore dans la phrase précédente. Cette tendance est plus répandue qu’il n’y paraît. Un groupe Facebook judicieusement baptisé « Oui je suis arabe et j’écoute du rock » compte 40 membres. Ces Maghrébins incompris peuvent parler de leurs dernières trouvailles rock mais aussi se plaindre de l’intolérance dont ils sont victimes par leurs « pairs » rebeus.

Une jeune amatrice de rock décrit la réaction de ses amis lorsqu’elle lève le voile  : « Quand tu sors à tes potes arabes que t’écoutes du rock t’as toujours droit à : « Naaan, arrête, une Arbia qu’écoute du rock ! » » Un de ses amis ajoute : « Ça devient relou, ça, on est pas obligé d’écouter du rap et de se saper en survêt’ Lacoste. »

Face à ce constat implacable, certains vivent leur différence à l’abri des oreilles indiscrètes. Zied, 26 ans, titulaire d’un BTS de comptabilité, m’explique qu’il ne fait pas étalage de son amour des Rage Against A Machine, Deftones et autres Linkin Park. « Pour beaucoup je fais figure d’extraterrestre avec mes goûts variés. Pour éviter de choquer, je sors les références des gros beaufs : Psy 4 de la rime, Sefyu. Donc, je dis rarement que j’écoute du rock, le plus souvent j’attends de connaître les gens et de voir s’ils sont aptes à respecter mes goûts musicaux. »

Même si le rock est à la mode, ce courant musical continue d’apeurer les bonnes âmes. L’image du rockeur torturé a de beaux jours devant elle. Ridha, 23 ans étudiant fan de métal, hardcore et punk relate cela : « Quand je dis que j’écoute du rock à d’autres Arabes, je passe directement pour un sataniste ou un dépressif. » Il a choisi en plus d’afficher clairement la couleur. « Je suis tatoué sur les deux bras et piercé. » Cela lui vaut des réflexions sur ses convictions personnelles : « On me dit que les tatouages sont interdits par l’islam. Des personnes me parlent de religion à tour de bras alors que je suis athée. »

Lorsque je demande à ces amateurs clandestins de rock pourquoi les goûts musicaux seraient conditionnés par une origine ethnique, ils me répondent que la plupart des Arabes écoutent du rap et du Rn’B et que sortir des sentiers battus n’est pas bien vu par la communauté. Dounia, 18 ans, étudiante en anglais, raconte que cela peut biaiser certaines relations. « Ce n’est pas la première chose qu’on dit, parce que ça étonne souvent et ça bloque la conversation dans certains cas. Comme si ça nous ressemblait pas ou qu’on y avait pas le droit, alors que la musique c’est une question subjective. »

Au fil de la conversation, une anecdote lui revient : « Je connaissais une fille au lycée, et elle m’entendait souvent parler de rock. Un jour en rigolant, je lui demande, « alors dis moi, c’est quoi mon style de musique préféré ? « , et elle a osé me dire « R’N’B ». Donc, ça m’a bien prouvé que les préjugés étaient toujours là ! » Comme si l’écoute de rock était viscéralement incompatible avec des origines maghrébines.

Mais s’il faut batailler auprès de la « communauté » pour faire valoir ses droit à écouter du rock, il faut aussi défaire les jugements tout faits du camp d’en face : « T’es arabe et t’écoutes du rock ? T’écoutes pas du rap et du raï ? » C’est toujours plus facile à contrer que les procès en « trahison », du type : « T’écoutes du rock ? T’écoutes de la musique de Français ? Mais t’es francisé ou quoi ? Walah (je te jure en arabe), t’assures mal, là, t’es arabe, déconne pas ! » La joie de la double culture…

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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