Suite aux propos tenus par Nicolas Sarkozy qui a fustigé les magistrats, ceux du 9-3 plus précisément, j’ai posé quelques questions à Jean-Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour enfants de Bobigny, qui s’est trouvé le cœur de cible des accusations de M. Sarkozy. Des accusations manifestement infondées selon un rapport officiel, publié dans le quotidien Le Monde, sur le Tribunal pour enfants de Bobigny, qui indique au contraire une augmentation de répression prononcée par ce Tribunal.

Monsieur Rosenczveig vous comparaissez aujourd’hui à la barre. Vous êtes soupçonnés, ainsi que vos collègues magistrats de Seine-Saint-Denis, de mal faire votre travail : vous n’enverriez pas assez de délinquants derrière les barreaux. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Je n’ai pas à me défendre, pas plus que mes 13 collègues juges des enfants, d’appliquer le moins mal possible la loi de la République ! Jusqu’ici – le début de cette campagne électorale – on nous avait plutôt félicités de notre capacité à rendre la justice, à apaiser les conflits, à maintenir l’ordre public. Tel était le compliment fait par le ministre de la Justice M. Clément, en novembre dernier. Du jour au lendemain nous serions devenus mauvais ? J’ajoute que l’inspection nous reproche plutôt d’être trop répressifs au Tribunal pour enfants. Et dois-je ajouter, mais place Bauveau on ne doit plus recevoir le code de procédure pénale depuis 2000, ce n’est pas le Juge des enfants qui place en détention provisoire mais le juge délégué aux liberté et à la détention.

En y réfléchissant, il s’agit plus d’un problème de fond : tout comme l’on a coutume d’envoyer les jeunes professeurs fraîchement diplômés dans les établissements scolaires dits sensibles, on reproduit le même schéma avec la police. Face aux problèmes de délinquance qui minent particulièrement notre département, la réponse adéquate est-elle exclusivement judiciaire ? N’est-il pas trop facile de viser les seuls juges ?

On vise le pompier quand on est à l’origine de l’incendie, histoire de détourner l’attention ! C’est exactement le cas avec les attaques du ministre d’État qui est en difficulté avec le courrier de son préfet M. Cordet, qui s’inquiète du manque de moyens policiers mais surtout de l’aggravation de la violence sur le terrain depuis la fin 2005 ! On est donc bien sur une opération de diversion depuis juin 2006, date du courrier (13 juin) de M. Cordet et de la première attaque de M. Sarkozy. Tout est clair désormais. Maintenant l’État ne sait pas gérer ses personnels. Il se prend les pieds dans le tapis avec les statuts des personnels et affecte les plus jeunes et les moins expérimentés sur les postes les plus durs quand il faudrait faire l’inverse. Lundi 25 septembre, une réunion était organisée à l’initiative du Garde des sceaux, M. Clement, suite à la polémique provoquée par les propos de Nicolas Sarkozy. Celle-ci a aboutit à accorder plus de moyens au Tribunal de Bobigny.

Vous qui êtes quotidiennement confronté au problème de la délinquance juvénile, concrètement quelles solutions vous semblent les plus adaptées ?

Il ne s’agit pas seulement de répondre à la délinquance des jeunes pour faire en sorte qu’ils ne soient plus délinquants. Il faut encore faire en sorte de lutter contre la montée de la violence et de la délinquance, c’est-à-dire mener un travail de prévention. A la Chancellerie dans le cadre de l’écran de fumée du ministre de l’Intérieur on a focalisé sur le Tribunal, sur le pompier, pas sur les faits de violence. Où est le grand plan pluri-annuel sur les banlieues qui était demandé à l’automne 2005 ? On va prendre ce que le gouvernement nous accorde en 5 minutes après les propos délirants de son ministre de l’Intérieur mais ce n’est pas une bonne manière de gérer l’État. Nous obtenons d’un seul coup 12 % de personnel en plus !  Mais soyons clairs : cela ne changera rien sur le terrain.

65 % des français, selon un sondage CSA, pensent que les juges ne sont pas assez sévères. Est-ce que cela vous a surpris ?

Non, c’était même prévu, pas à ce point certes, mais je m’y attendais. Le ministre de l’Intérieur quel qu’il soit profite toujours de ces polémiques. Mais à quel prix ? Il n’apparaît pas comme un candidat d’apaisement susceptible d’aborder sereinement les problèmes posés.  Et puis ces critiques sur la justice de la part d’un candidat à la présidence donc destiné à être président du Conseil supérieur de la magistrature peuvent inquiéter !  Sous peu tout le monde ou presque aura oublié, mais les débats lancés par les uns et les autres vont se rééquilibrer. Il nous faut bien sûr faire preuve de pédagogie envers l’opinion.

À l’approche de la date anniversaire des révoltes urbaines d’octobre dernier, quelle analyse faites-vous de la « question des banlieues» ?

Comme beaucoup de maires de tous bords et de responsables associatifs je pense que le brasier est toujours présent et peut encore s’embraser au moindre prétexte. Les gens ont le sentiment que rien n’a été fait car même ce qui a été fait n’a pas été rendu public et expliqué. Une explosion est possible à tout moment. C’est le sens des rapports de M. Cordet et de 28 autres de ses collègues préfets. La situation aujourd’hui serait même encore plus dure qu’avant.

Hanane Kaddour

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