BBMohamedMezKarim1Karim Mokhtari est un ancien détenu devenu militant pour la réinsertion, qui n’a connu que la délinquance depuis sa toute petite enfance. Il publie aujourd’hui Rédemption, où il y fait le récit de sa vie et de son parcours derrière les barreaux. 

C’est dans un joli appartement que mon rendez-vous est fixé avec Karim Mokhtari. Son propre appartement. Quand on le voit aujourd’hui, on a du mal à imaginer qu’il y a quelques années, ce citoyen modèle, très calme et apaisé était un ancien délinquant. Un « enfant nourri à la délinquance » comme il dit. Malgré son sourire constant, on peut entrevoir dans ses yeux toute la souffrance qu’il a pu ressentir tout au long de son enfance mais surtout tout au long de son incarcération.

Karim Mokhtari revient longuement sur ses années passées derrière les barreaux. Son discours est rodé, ses formules choisies, des mots forts. Des mots qui frappent, même après avoir lu son livre et son histoire, l’écouter me la raconter est d’autant plus plaisant. Rédemption trône sur la table de chevet du salon. Il raconte sous forme d’un récit la vie de Karim Mokhtari, ancien détenu des prisons françaises. Le projet est né en 2009 de la rencontre de Karim et Charlie Carle. Une amitié sincère entre les deux personnes permet à Karim de parler pour la première fois de son histoire sans rien transformer, ni rien cacher.

« Je lui racontais mon parcours et Charlie retranscrivait tout sur papier, à la fin, on s’est retrouvé avec plus de pages que prévu. J’ai dû synthétiser, raccourcir des anecdotes, et pour moi, ce fut très dur d’enlever des anecdotes de ma vie, car c’était important, je voulais tout raconter ». Petit à petit, Rédemption prend forme. Karim y raconte tout. Rédemption est un récit de témoignages poignants. On y découvre dès les premières lignes son enfance et sa plongée dans la délinquance, qui le conduira un jour à commettre une terrible erreur qui le mènera à son arrestation.

Né d’un père algérien et d’une mère française, Karim vit ses jeunes années dans l’Oise. Ce n’est qu’a l’âge de 18 ans qu’il connaît son vrai père. Il passe son enfance auprès d’une mère française qui n’a de cesse de le brimer. Il se souvient de l’arrivée de Didier, son beau-père, à cinq ans, puis la naissance de Sandrine, sa demi-sœur, deux ans plus tard. Karim devient l’intrus, le maillon gênant de la petite famille recomposée de laquelle naîtront trois autres demi-frères : Jérémy, Johnny et Arnaud. Il passe du statut d’enfant toléré à celui d’enfant non-désiré.

Sa mère et son beau-père, tous deux blancs, le rebaptisent  le bougnoule. « Pour ma mère, je lui rappelais mon père, elle me disait: » tu as la gueule de ton père, avec ta tête d’arabe. » Et mon beau-père lui, ne m’aimait pas. Il me l’a dit « Faut que tu saches un truc…Je ne t’aime pas. Je ne t’aimerais jamais. Et je vais t’le faire payer tous les jours ».» C’est ce beau père violent et alcoolique qui sera son instructeur et même le déclencheur de sa délinquance.

Sa mère est, quant à elle, une femme faible, sans affection pour lui. Sans amour pour un enfant conçu avec un Algérien alcoolique et brutal, elle avait commencé par le «dénommer» David pour gommer l’insupportable consonance arabe de son vrai prénom. Face à cette violence, l’échappatoire que trouve Karim Mokhtari est dans la délinquance. L’itinéraire d’un enfant cassé  commence donc avec cette maltraitance mais surtout avec l’apprentissage et l’initiation à la délinquance par son propre beau-père. Vols en tout genre, arrachages de sacs, faire le guet, cambriolages.

« Didier a entrepris ma formation de cambrioleur. Vers 14-15 ans, je suis devenu un pro, j’avais ce besoin pressant d’argent, je partais seul, je m’exprimais qu’à travers la violence et la délinquance, c’était plus facile pour moi que d’aller chercher du travail, c’était un moyen de soutenir ma famille financièrement aussi. » Délits après délits, il en devient accro jusqu’à ses 18 ans, un jour de 1996, où il décide d’organiser le braquage d’un trafiquant de drogue. L’opération tourne mal. Karim Mokhtari et deux de ses copains partent, armés et cagoulés, voler un grossiste en stupéfiants.

Le braquo tourne mal. Un coup de feu est tiré par l’un des complices. Le dealer s’effondre et meurt. En 1999, après trois ans d’instruction, la cour d’assises de Beauvais le condamne à dix ans de réclusion criminelle. Mais c’est en 1996, donc, tout juste majeur, que Karim découvrait la maison d’arrêt d’Amiens. Son premier jour d’incarcération est pour lui un choc : « les crachats sur les murs, la fouille au corps, le mitard et l’odeur des chiottes ». Rapidement une obsession le hante : « survivre dans cet univers de fous ».

Le récit bouleversant dans ce livre nous transporte au coeur d’une réalité inconnue pour bon nombre d’entre nous, celle des cellules de moins de dix mètres carrés partagées parfois par sept détenus, celle des matons, celle de la violence, de la loi du plus fort, celle « où il faut être craint pour être respecté ». Enfermé 22 h sur 24 h, il n’a le droit qu’à une ou deux douches par semaine, il change de prison tous les six mois. Son matricule devient son nom. Karim n’est plus qu’un numéro, le numéro 53 136 entre autres. « Je savais plus qui j’étais, j’étais perdu. Personne n’est préparé à ça. On se sent rejeté par la société, j’avais besoin de repères, d’aide, je voulais me réparer. Eh ben non! je n’étais qu’un simple numéro. »

Considéré comme un « détenu particulièrement surveillé » à cause de sa faculté à organiser et fédérer une équipe, il sera baladé de prison en prison tous les six mois. En tout: une quinzaine d’établissements. Mais ce qui frappe, c’est son entrée, son premier jour en prison où Karim refuse ses conditions de détention. D’entrée de jeu, il insulte les gardiens afin d’être jeté au «mitard» : « J’étais pire qu’un chien enfermé au milieu de 6 personnes, matelas au sol, face aux toilettes. On m’a dit c’est soit ça ou le mitard. Je ne savais pas ce que c’était, quand on m’a dit: tu es debout, tout nu dans le noir et seul . J’ai retenu que le mot seul. Je voulais être seul. J’ai donc fait en sorte d’être violent, d’insulter tout le monde, pour être placé là-bas, j’avais besoin de réfléchir. »

BBMohamedMez2Bagarres, toxicos, islam radical, violence, voilà son quotidien. Il partage sa première cellule avec un SDF, un « toxico » et un jeune Maghrébin qui tente de s’imposer comme  le chef. « Un jourje lui ai mis une centaine de coups de tabouret parce qu’il voulait me faire laver son linge. » Il poursuit: «  J’ai été ultra-violent, mais là-bas, tu es une victime, un toxico ou un bourreau. » Il évoque même cette fois où un « maton » lui a accordé un « crédit douche » et l’a enfermé avec cinq détenus de son profil et un pointeur (c’est un violeur). « Un des détenus s’est jeté sur le pointeur, puis un deuxième. Puis je me suis jeté sur lui à mon tour. » Il reprend son souffle : « parce qu’en prison, ils ont fait de moi un animal ! Ma violence s’est musclée, je suis rentré pour être réparé, mais on m’a cassé encore plus. »

C’est avec une voix qui tremble qu’il me raconte ces anecdotes. C’est aussi pour des actes comme celui-ci qu’il milite aujourd’hui pour une humanisation de la prison. Cette déshumanisation, il la constate, jour après jour, à travers le minuscule miroir de sa cellule. Comme beaucoup de détenus, Karim pense alors souvent au suicide. Tout ce dont on entend parler par les médias ou par des anciens détenus, Karim l’a vécu. Pour lui, la prison est une vengeance sociale. Il s’indigne :  « Pourquoi on appelle ça la prison déjà? On devrait appeler ça réparation. On arrive en prison, on est usé, faible, on nous aide pas. Moi ma réinsertion, je l’ai braquée. J’étais comme un objet cassé qu’on met en prison pour réparer mais au final, on m’a encore plus cassé. Je me suis réparé tout seul »

Malgré tout ce qui se dit, notamment depuis l’affaire Merah, comme quoi les prisons seraient le berceau de l’islamisme radical. Karim lui, n’est pas d’accord. Certes, c’est une réalité qu’il confirme mais qui reste une minorité. Au cours de ses six années, il n’a connu des extrémistes radicaux qu’au début de sa détention, à la maison d’arrêt d’Amiens. Il n’en a jamais revus. A l’époque, Karim se cherche, il est très fragile et bouleversé par cette question de religion. Lui qui n’a jamais été élevé dans un milieu religieux. Il observe des jeunes dans la prison qui le mettent à l’aise assez rapidement.

On lui fait croire tout de suite qu’il fait partie de la famille, qu’ils sont là pour l’aider. En bref, ils le mettent en confiance et apportent aide et soutien matériel. Au-delà de cette aide matérielle, les « frères » lui offrent une sorte de famille bienveillante. Sa nouvelle foi apaise ses angoisses : la peur du châtiment de Dieu, la perte du paradis…  Karim croit désormais en la possibilité de se racheter. Après quelques semaines, il observe les cinq prières musulmanes, qui rythment le quotidien monotone de la détention. Chaque jour,  on lui parle. L’endoctrinement est subtil, mélange de paroles pieuses et de diatribes anti-françaises. Le colonialisme, les ratonnades, la guerre d’Algérie. Jusqu’au jour où ils évoquent les camps d’entraînement, au Pakistan et en Afghanistan, dans lesquels Karim devrait se préparer pour « tuer les mécréants partout où ils se trouvent ».

Là, Karim se braque, pour lui ce n’est pas ça l’islam . Karim n’aura même pas le temps d’avertir les surveillants. En l’espace de quelques mois, la maison d’arrêt d’Amiens est devenue le théâtre de prières collectives qui rassemblent plus d’une trentaine de détenus. L’administration pénitentiaire a paniqué. En 10 jours, chacun a été transféré dans un autre établissement. Karim se souvient de ce discours assez fort et des propos extrêmes entendus, mais tout ça reste un seul exemple. Cela ne l’a pas empêché de se nourrir en religion et de renforcer sa foi.

Une foi qui va l’aider à survivre entre ces quatre murs. « C’est la violence qui m’avait amené ici, j’étais là pour arrêter d’être violent, je pensais que l’islam pouvait me canaliser, m’aider à m’apaiser…mais ce discours assez extrémiste n’était pas là pour m’aider; j’ai eu la chance et la force de faire face à cet endoctrinement. J’ai pu faire la part des choses et comprendre que ce n’était pas ça l’islam. Entre quatre murs, on se sent rejeté par la société, on a la haine, on cherche à se défouler, ça ne m’étonne pas que certains tombent dans ce piège. Je suis une exception parmi plein d’autres détenus. Moi l’islam m’a sauvé, j’ai pu canaliser ma violence, me projeter dans le temps et trouver des repères pour vivre avec les gens.»

Quand je lui parle du problème et du manque d’aumôniers musulmans dans les prisons françaises , il m’affirme n’avoir rencontré qu’un seul aumônier tout au long de sa peine. « On cherche à être valorisé dans le regard de l’autre et c’est là qu’un aumônier peut être utile à un détenu. L’islam ma aidé à me réinsérer avec la société, elle m’a aidé a survivre et à être fort. Cela a été le remède à ma violence, contrairement a ce que l’on peut entendre». Karim est un bel exemple de réinsertion qui démontre tous les amalgames qui peuvent être faits, aussi bien dans l’univers carcéral que dans l’islam.

Il est libre depuis le 29 septembre 2002, après 6 années de détention. Il en sort complètement changé. Aujourd’hui il n’a pas peur de s’exprimer à visage découvert car si personne ne le fait, rien ne s’arrangera. Depuis sa sortie de prison, il jure de ne jamais retourner derrière les murs et se promet de dénoncer ce système carcéral qui va mal. Un lieu dans lequel on atterri « parce qu’on est usé socialement, mais qui, une fois qu’on est à l’intérieur, nous menace humainement et fait de nous des animaux. C’est indigne du pays des droits de l’homme. » Il attendait beaucoup de la prison pour se racheter, et rompre avec la délinquance. Lui qui n’avait connu que la violence durant toute son enfance, il voulait trouver un autre moyen de résoudre sa violence personnelle. Il l’a trouvé mais seul. « Ma rédemption, je la vis aujourd’hui dans les préceptes mêmes de cette religion qui expliquent qu’il faut espérer la même chose  pour soi que pour l’autre.»

À sa sortie, en 2002, il travaille dans une association d’insertion. Puis vient à Strasbourg, en 2006. C’est un tout nouveau départ pour lui. C’est ici qu’on l’a recruté pour ce qu’il est, pour ses compétences. Cette embauche s’est faite dans l’association Unis-Cités,  par la directrice locale d’alors, Lila Merabet que l’on découvre aussi dans le livre. Aujourd’hui, il officie toujours cette association. On peut alors comprendre pourquoi vers la fin du livre Karim explique « la confiance totale que j’avais lu dans les yeux de Lila marquait le début pour moi d’une nouvelle vie. Cet épisode confirmait que la société avait fini de me juger. Elle était prête à croire de nouveau en moi. »

Pour Karim, sortir ce livre est une façon de rendre publique son histoire de la prison. Il jette à la face du monde ce qu’on cache habituellement. Une vie derrière les barreaux qu’on a du mal à imaginer quand on y est jamais allé ou aucun de nos proches. Beaucoup de ses amies, et collègues l’ont découverte en lisant le manuscrit. Son témoignage est poignant, on est transporté au coeur d’une histoire dure, violente et choquante, avec des scènes et des mots parfois forts, qui marquent l’esprit mais qui révèle aussi la capacité de chacun à s’en sortir.

Mohamed Mezerai

 

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