Fin des années 80 (vous savez ces merveilleuses années d’opulences), j’étais ado et entre la musique funky, U2, Daniel Balavoine et J-J Goldman, mon cœur balançait. Comme toute Maghrébine qui se respecte, chaque dimanche que Dieu faisait, j’aidais activement ma mère à astiquer la maison en long, en large et en travers. Faut dire que maman était plutôt maniaque. Alors pour me donner du courage à la tâche, j’écoutais de la musique. C’était l’époque où Jean-Jacques Goldman passait en boucle à la radio et mes sœurs et moi étions particulièrement fans de ses chansons.

Il y a quelques jours, j’écoutais la radio (encore ! On se refait pas avec l’age) tout en préparant le déjeuner. La chanson de Goldman « Là-bas » était diffusée. A ce moment-là, j’ai réalisé à quel point, à quelques nuances près, elle était vraiment d’actualité à l’heure ou l’on parle de ces sans papiers qui préfèrent vivre, travailler, aimer, tout cela en cachette sur le territoire français, plutôt que de passer une minute de plus dans leur pays d’origine. Inspirée par les paroles de la chanson, j’ai interviewé une mère de famille de mon quartier, qui est en situation irrégulière. Je pense que Jean-Jacques Goldman aurait été un très bon journaliste, car son texte aurait pu être écrit aujourd’hui et pour elle, Aziza*.

Pourquoi avez vous quitté votre pays d’origine, l’Algérie ?

Je suis partie parce que mon mari m’a quittée. Nous avons donc divorcé et je me suis retrouvée seule avec mes deux garçons de 4 et 5 ans à l’époque. Je n’avais pas le choix. Nous n’avions plus d’avenir, ni moi, ni mes enfants.

Comment ça, pas le choix ?

Mon mari, enfin je veux dire mon ex-mari, m’a ordonné de quitter la maison où nous habitions avec « mes deux bâtards » – c’est comme ça qu’il les a appelés à partir du moment ou nous avons divorcé. J’ai d retourner chez ma mère avec mes deux enfants sous le bras, ça a été la honte de ma vie.

Pourquoi avez-vous accepté le divorce si vous saviez que vous alliez tout perdre ?

Parce qu’il nous battait très violemment, mes enfants et moi. Il nous crachait dessus… Il nous empêchait de vivre en paix. Il voulait épouser une autre femme, plus jeune. Mais je n’ai pas tout perdu, j’ai gagné la liberté et ma dignité en venant ici, et mes enfants peuvent enfin aller à l’école tous les jours.

Qu’avez-vous fait alors ?

Je suis allée vivre chez ma famille, mais nous étions très mal à l’aise, nous dérangions, ça faisait quand même trois bouches à nourrir en plus. Je n’avais aucune ressource, je ne trouvais pas de travail. Je devais donc faire tout le ménage pour « payer » l’hébergement et la nourriture. Au final, nous ne mangions plus que les restes de la famille, et mes enfants n’avaient pas le droit de bouger. C’est très vite devenu insupportable pour tout le monde.

Mais votre mari n’aurait-il pas dû vous laisser la maison pour vous et vos enfants ?

Non, je n’avais le droit de garder la maison, c’était la loi. La justice n’est pas la même qu’en France, ici elle protège les femmes, là-bas elle protège les hommes. De toute façon il nous aurait harcelé, mes enfants et moi, il avait plus de force que moi, là-bas la police ne soutient pas les femmes battues comme ici. De toute façon, je ne savais ni lire ni écrire et je ne savais pas que j’avais des droits, c’est à Paris qu’on me l’a dit.

Vous avez donc décidé de venir en France ?

Oui, je n’avais plus rien à perdre, alors un jour, vers la fin de l’année 2002, je me suis décidée à tenter le tout pour le tout. J’ai réussi à obtenir un visa et un aller simple pour la France et je suis partie avec mes enfants. Dès que je suis arrivée, j’ai su que je ne retournerais plus jamais dans mon pays d’origine.

Ce n’était pas un peu prématuré d’avoir ce genre de certitude ?

Oh que non ! En France, on m’a accueillie, recueillie, écoutée, et pour la première fois, on ne m’a pas dit que c’était par ma faute que mon mari avait voulu divorcer. Jamais je n’avais reçu autant de gentillesse et d’aide en si peu de temps. Je suis sans papiers, certes, je loge dans un hôtel pas terrible mais mes enfants mangent à leur faim, et je ne suis plus en danger. Je suis heureuse car mes enfants le sont aussi. Ils sont premiers de leur classe et veulent réussir leurs études pour m’offrir une maison en banlieue plus tard (Aziza est très émue en disant cela).

Avez-vous déposé votre dossier à la préfecture lors de la circulaire du 13 Juin 2006 ?

Non et je ne l’ai toujours pas déposé. J’ai trop peur que l’on me refuse un titre de séjour. Je n’ai aucune confiance en cette mesure, car beaucoup de gens que je connais ont déposé leur dossier de demande de régularisation et ont reçu en retour un avis de reconduite à la frontière, alors qu’ils répondaient à tous les critères de la circulaire pour obtenir leur régularisation. Cela était finalement un piège tendu aux sans papiers pour qu’ainsi, ils se fassent connaître et recenser par les préfets, qui disposent des adresses pour mieux aller les cueillir. Heureusement que les Français sont plus gentils que leur gouvernement, car je crois qu’à cette heure-ci, je serais morte.

Ce n’est pas trop difficile de vivre dans ces conditions ?

Non, comparé à tout ce que mes enfants et moi avons vécu, notre condition actuelle est vivable. Tout ce qui compte pour moi maintenant, c’est que mes garçons fassent les plus grandes études possibles pour qu’un jour ils aient une bonne situation qui leur permettra de rendre aux Français ce qu’ils nous ont donné. J’espère que l’on obtiendra nos papiers et que nous n’aurons plus à nous cacher. C’est çà, ma force.

J’ai fait écouter la chanson « Là-bas » de Jean-Jacques Goldman à Aziza et elle se retrouve dans ces paroles, mais note quand même une nuance ou deux avec sa situation actuelle. C’est que là-bas, en Algérie, personne n’a tenté de la dissuader de partir et personne ne les a pleurés, elle et ses enfants, après leur départ.

Nadia Méhouri

*Prénom modifié

Pour voir et écouter le clip « Là-bas », cliquez sue le lien : http://www.youtube.com/watch?v=2k7TGwNt1WI

Nadia Méhouri

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