« Fabrice Hernandez, 24 ans, a été tué d’un coup de fusil à pompe tiré par un gardien de la paix qui l’interrogeait. Il habitait barre Chicago ». Une de Libé, 1997.

Nous ne sommes pas dans les quartiers chauds des States ou dans La Haine de Kassovitz. Non. Ici c’est la Duchère, dite la «Duch’». Avec 12 500 rebelles, cette cité juchée sur la troisième plus haute colline de Lyon, après Fourvière et la Croix-Rousse, s’est taillée une salle réputation depuis les émeutes qui ont éclaté suite à la mort précoce et sauvage de deux de ses habitants. Presque dix ans plus tard, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, roublard, a eu l’heureuse idée d’utiliser l’allégorie du nettoyage au Kärcher pour résoudre le problème indomptable de la violence qui y régnait. Résultat, dare-dare les voitures brûlent. Tout s’embrase à brûle-pourpoint.

Réminiscence de la Duchère

Avant, je ne me rendais pas compte. Il a fallu que mes parents m’inscrivent dans un collège catho-bourgeois des Monts d’or, à Saint Didier plus précisément. Une des communes les plus riches de France. J’ai alors réalisé l’entourloupe. La torgnole. C’est un trou, un fossé, que dis-je un fossé, c’est un abîme qui sépare ces deux mondes ! Cette violence elle est sociale voilà tout. Terre sans pain de Bunuel, montre la misère physique des Hurdes, zone arriérée d’Espagne. Malnutrition, malformation physique des petits corps presque sans vies juste à nos frontières.

Célia et Hénida, des habitantes

Célia et Hénida, des habitantes

Dans mon cas, c’était terre sans espoir. La Duchère était complètement enclavée. Un vrai ghetto. Môme, j’avais invité à becter la Schmidt, une copine de Fromente. C’était sans compter sur ses yeux fureteurs. C’est que ça la tarabuste la carne de voir cette myriade d’étages, des fenêtres toutes identiques, cet immense pavé, planté là comme ça, triomphant, devant elle. Quel culot ! À croire qu’il n’y avait pas d’âmes derrière ces immondices. Ses mirettes virent à l’incarnat. « Allez lâche toi ! » que j’me disais alors. Balance ton glaviot qu’on en finisse. « Oh mon dieu que c’est laid. Non mais sérieux les Hlm il n’y a rien de pire. On dirait des cages à poules. Mais comment font les gens pour vivre là-dedans ? » J’me le demandais à moi-même, dans ma cave. L’opprobre. C’est la turne à mamie.

Par couardise, j’ai pas chiqué. Par honte aussi peut-être, même si l’honneur de ma grand-mère avait été sali. Elle qui était si douce. Pas un mot de la langue de Molière ne s’échappait de sa bouche, du coup elle souriait à tout le monde. Mama chicots. Elle roulait les feuilles de vigne comme les R. Un délice. La moukère turque par excellence. Pas mal sapée du tout. Un voile fleuri pour cacher ses tifs chenus. Tout un parterre d’asphodèles guettait sa mort. De longues jupes damassées et chamarrées pour cacher ses quilles efflanquées par la maladie, le diabète. Elle n’était pas seule, non, il y avait la téloche, ultime compagnie des personnes âgées.

La pyorrhée nous rosse par saccades. Nous ne sommes que de la bidoche en suspens prévenait Céline. L’ironie c’est que du haut de l’édifice, lorsque l’ascenseur n’est pas en panne, on domine le monde. Quel formidable panorama.

La Duchère, résurrection acte II

Gérard Collomb est président du Grand Lyon, sénateur, maire, et demain (1er janvier 2015) président de la première métropole de France d’1,2 millions d’habitants. Il en porte des gâpettes.

La nouvelle Duchère

L’édile le plus puissant de France a fait un rêve. Tout péter dès 2003 ! Il est comme ça Gérard. Élu maire du 9ème en 1995, ça le tarabustait depuis longtemps. Il fallait absolument récupérer cette colline ! Il y a tout à la Duchère : écoles, églises, synagogue, mosquée, commerces, associations, parcs, banques, La Poste, accès à l’autoroute, hôpital. Bref tout.

Nom de code : GPVL, alias grand projet de la ville de Lyon. La Duchère c’est son bébé. Fallait voir ça. C’était Hiroshima. Toutes les douairières étaient là, toutes les télés, jubilaient. Un vrai raout à ciel ouvert. Après l’explosion des barres, c’était la bamboche sous les tentes du stade de foot réaménagées pour l’occasion. Couscous, tajine, alloco, un tour du monde gratos.

La barre 260 ? Disparue ! La 230 ? Oubliée ! La 220 ? Jamais vue ! Au total, 1370 logements sociaux sur 4026 ont été démolis. 997 reconstruits. De 80 %, on est passé à 55 % de logements sociaux. Il a fait de la Duch’ un écoquartier. Un modèle qui inspire jusqu’au Québec. Tabernacle ! Label écolo en 2013, c’est la consécration. Mais, une question me taraude. Que se cache-t-il derrière cette rénovation urbaine ? Où vivent ces habitants ? Si certains ont profité du relogement, d’autres regardent avec amertume et nostalgie une page de leur histoire qui se tourne.

Rencontre avec des jeunes, des vieux, des commerçants, des lurons, des mythos, des ragotards, des hurluberlus, des nymphes… brinquebalant tous leurs souvenirs d’un air débonnaire.

Ici c’est Rosa Parks

La vie a changé, le quartier s’est métamorphosé. Souad, Thais et Fathia, une bande de fille de 26 ans originaires de la Duchère, vivent actuellement à Paris, pour le travail. LVMH, SNCF. Des CV audacieux. Elles s’étonnent à chaque retour aux sources. « Tout va très vite. Le quartier s’est transformé. Même les noms des rues ont changé. »

En effet, le boulevard du Plateau est devenu rue Rosa Parks. Ce qui enchante aussi ma mère qui se croit à Los Angeles. La galerie marchande, la place Abbé Pierre. Les structures sont harmonieuses et novatrices. Les trottoirs larges pour faciliter le déplacement des piétons. Pour elles, on ne parle plus de barres mais de résidences. « C’est plus aéré, on respire. » Si elles soulignent en cœur le design moderne avec un choix de composants audacieux, les couleurs vives, les parcs et leurs bouffées d’air, des points noirs salissent ce tableau idyllique.

Par exemple la hausse des prix du logement. Compréhensible, ce qui l’est moins c’est la fébrilité des habitations, les finitions sont bâclées. Il aura fallu attendre les pluies de la mi-novembre pour s’en apercevoir.

Des nouvelles habitations fragiles

Zara nous embarque, preuves en main. Cette mère de famille vivait à la barre 230. Elle occupe aujourd’hui la résidence flambant neuve des Dominos, au cœur du quartier.

Pour elle, il n’y a pas de doute, ces nouveaux logements sont un leurre. « Ils ne résistent même pas à la pluie. Ils ont été construits très vite avec des matériaux premier prix. » Elle paye 100 euros de plus. 500 tcc pour un F3. Avant elle avait un F4. Ça peut paraître dérisoire, mais pour certains, c’est un coût. Avant de pénétrer dans son intimité, il y a le hall d’entrée. Problème. Pas de lumière. L’ascenseur est en panne. La faute à la pluie qui a ravagé les canalisations. Il y a eu des inondations. « Quand il pleut, l’intérieur c’est la piscine. La voisine du 2ème étage elle a mis un seau miskina, on se croirait au bled. Faut pas se fier au design zerhma ».

Je me dis que c’est une Orientale, qu’elle a le sang chaud, qu’elle extrapole. Mais c’est véridique, les murs du hall se sont décollés. Cependant l’intérieur est agréable. Limpide. Le plafond est haut. Sur son balcon, de l’autre côté de l’appart, c’est vue cette fois sur les travaux, un vrai chantier. Du coup, elle se plaint du vis-à-vis. « On va être tous collés. Bientôt on va se toucher. » Assez bavardé, elle se remet du khôl sous les yeux la coquette et fonce chez le boucher. Celui qui se trouve juste en bas de chez elle. C’est tout de même un luxe d’avoir tout à porté de soi. Un vrai village. « Sinon c’est vrai que c’est joli » me lance-t-elle, grivoise.

Mokhtar Karmaoui déçu de son logement trop petit

Mokhtar Karmaoui déçu de son logement trop petit

Mokhtar Karmaoui, un cacique de la Duchère, est aussi déçu. D’un F6 il est passé à F4. « C’est tout petit, c’est des cages à poules. » Cage à poules, « cage à pouuuules » résonne en mon for intérieur. Comme quoi, tout est subjectif ! Mais Adam Bouguebine, du GPVL tient à minimiser. « En règle général, les plaintes sont minimes. C’est la faute à certains promoteurs qui ont sous-traité avec des entreprises moins qualifiées. D’où quelques mésaventures. Sinon 40 % des habitants de la Duchère ont été relogés ici.» Mais à quel prix ? Certains ont dû se battre.

La bataille d’une habitante pour accéder aux nouveaux logements

Hadda Naimi, est une dame de fer de 60 ans. La famille a posé son nid en 87. Elle a fait plié le Grand Lyon. Résultat elle vit depuis deux ans dans un 86 mètre carré sans compter le balcon. BBC. Tout est électrique. Elle a bénéficié du plan de relogement à la sueur de son front. « J’ai dû attendre la 11ème proposition pour me retrouver ici ! Je n’ai pas lâché ! J’ai dit il faudra me jeter du 16ème étage pour me faire sortir ! J’étais la dernière habitante de l’immeuble. Au début ils voulaient nous envoyer aux Sources, près d’Ecully, mon mari était ok. Mais moi j’ai dit non car je n’ai pas de voiture. La dame du logement m’a dit ‘et votre mari il conduit ?’ J’ai dit, moi je compte que sur moi ! Il faut pas faire confiance aux hommes de la méditerranée ! C’est zéro ! » Son mari se marre timidement. C’est elle qui porte la culotte. Qui a dit que les musulmanes étaient soumises ? Cliché. « On m’a aussi proposé un logement à la Sauvegarde, sans escalier. Ou encore à la Sacvl au 17ème étage dans un vieux bâtiment. » Aujourd’hui elle savoure sa victoire. Car ils n’étaient pas prioritaires. L’idée c’est d’attirer des nouvelles têtes, plus aisées. Tout est question de pèze. Les loyers ont été renégociés. Ils payent cent euros de plus qu’avant, soit 640 euros. « Ce déménagement a plus coûté à eux qu’à nous. »

Mais tout le monde n’est pas Hadda. « Nous, nous avons eu le temps de voir le changement, alors que les habitants du début ils n’ont rien vu venir. Ils se sont fait avoir. On les a envoyés dans d’autres quartiers, dans l’Est lyonnais comme à Vaulx » souligne Youssra, sa fille. « L’intérêt est financier. On nous a menti en 2008 ! »

Des business florissants

Yakub, le pacha de l'Epicerie du monde

Yakub, le pacha de l’Epicerie du monde

Les commerçants sont contents. D’autres sont nostalgiques. Foudhil est un ancien épicier de Balmont, une autre division de la Duchère. Depuis quatre ans il tient une boulangerie avec sa femme. Ils sont ravis. Leurs locaux ont été agrandis. Il y a plus de passage. Et ils régalent les hommes du chantier d’à côté, leurs plus fidèles clients.

Yakup, quant à lui, a été visionnaire. C’est le pacha de l’Epicerie du monde, côté place Abbé Pierre. Il justifie l’ouverture de sa boutique par un « besoin de la population ». Ses clients sont Albanais, Africains, Asiatiques… ils viennent de partout. Avec l’innovation, il a tout gagné. Raphael, le coiffeur, salue la nouvelle «mixité sociale».

La Nostalgie de Marie Lunette, une des plus anciennes commerçantes

Marie Cleyet, dit Marie Lunette. La directrice de la boutique Krys, travaille à la Duchère depuis 44 ans. Elle était là avant les pieds noirs. Elle regrette la belle époque. Celle qui faisait les beaux jours de la galerie marchande. « Il y avait une solidarité entre les commerçants. On surveillait les boutiques des uns et des autres. Aujourd’hui c’est chacun pour soi. Vous savez avec cette rénovation, on a fait mourir les vieux. C’est la vérité ! C’était leur maison, leur quartier. La barre 260 c’était celle où il y avait les vrais duchérois. »

Marie Cleyet dite Marie Lunettes, nostalgique de l'ancien quartier

Marie Cleyet dite Marie Lunettes, nostalgique de l’ancien quartier

Il fut un temps, la Duchère roulait sur l’or. « Dans les années 1965-70, le centre commercial réalisait le plus grand chiffre d’affaires du Rhône. Il y avait 40 commerces, un cinéma, un commissariat de police, tout. J’ai connu les duchériades, ces fêtes avec des défilés de majorettes, des chars… Mais en 72, Carrefour a tué les commerçants. Petit à petit les boutiques ont fermé. »

Regrette-t-elle les « racailles » ? « Moi je me suis faite respecter, je leur foutais des coups aux jeunes s’ils faisaient les guignols. Ils savaient que j’étais capable soit de leur tenir tête, soit d’appeler les flics. Mais dans le fond, si on gratte derrière c’est des gentils. Ils respectent leurs aînés. Moi j’ai toujours dit qu’à la Duchère, il faut enlever une dizaine de caïd, le reste c’est de la crème. »

Mauvaise réputation et nouvelle image

Des faits divers rythment malgré tout le quotidien. Un homme ivre au volant écrase une habitante et prend la fuite. Amputée des deux jambes, elle se suicide. Le patron de la brasserie Rosa Parks tabassé pour avoir posé fièrement à la une de la Tribune de Lyon, affirmant « moi j’ai pas peur des jeunes de la Duchère ». Un badaud du coin donne sa version des faits. En réalité si il y a eu une rixe au bar, « c’est parce que le boss a dit qu’il n’aimait pas les Algériens, alors qu’il est lui-même Algérien. Il aurait dû dire qu’il n’aimait pas les malfaiteurs. C’est pas pareil ». Interrogé, le serveur ne souhaite pas me répondre. « La dernière fois qu’on a reçu la presse, on est venu nous voir à la hache juste après ».

Mohamed et Didier

Mohamed et Didier

Didier et Mohamed, justement, darons du quartier, y apprécient leurs cafés. Mais pour eux, la nuit ça craint toujours. Momo s’énerve. « Les jeunes ne me laissent pas dormir. J’habite un studio au rez-de-chaussée d’un HLM. Ils m’ont même déjà insulté. T’es un traître comme les Français, dégage d’ici, qu’ils m’ont dit. » Il y a trois mois il s’est fait agresser. Du coup, il a la berlue. « J’ai entendu un jour à la télé qu’un vieux pépé avait tiré sur un jeune. Aujourd’hui je le comprends. »

Célia et Hénida, toutes deux âgées de 17 ans nuancent ces propos. Même si certains jeunes « font les beaux », c’est plus calme. «C’est triste car avant c’était plus convivial, un hlm faut pas croire c’est une famille. Tout le monde se connaît. On a tous grandi ensemble. J’en connais qui ont déménagé et regrettent. Ils reviennent squatter. » Surprise, Hénida remercie même Nicolas Sarkozy. « Il avait promis de faire des quartiers chauds des centres-villes dynamiques ». Aux oubliettes donc le nettoyage au Kärcher.

Idem pour Ozlem Sahin, ancienne habitante. Après son mariage, elle a déménagé à Cluze, près du Mont-Blanc. Aujourd’hui elle pense revenir. « Avant je me disais la Duchère ça craint, mais tout a changé. On se sent plus en sécurité. Il y a des flics de partout, c’est rassurant. L’autre jour par exemple, j’ai dépassé une voiture. À l’époque ça passait normal. D’un coup un homme sort de la voiture et me demande mon permis. J’étais choquée, c’était un flic en civil. »

Ozlem Sahin souhaite revenir à la Duchère

Ozlem Sahin souhaite revenir à la Duchère

Je termine mon voyage par une balade. Je passe devant le ciné Duchère et attrape une spectatrice. Elle s’appelle Anne-Marie, elle vit à Ecully, une commune bourgeoise. Elle vient de voir Samba confortablement installée dans des fauteuils neufs. « Je connais bien le quartier, j’étais à l’époque enseignante à l’école des Eglantines, de 1978 à 91. Il est devenu très beau, pour être honnête il y a des immeubles où j’habiterais volontiers. Mais le mode de vie est différent, les jeunes vivent la nuit. La mixité, c’est bien sûr le papier mais… »

Frustrée de finir sur une note pessimiste, je plonge dans les 11 hectares du parc du Vallon. Totalement rénovée. Sous ce suave et paisible automne j’aperçois Michelle. La mère d’une de mes amies. Elle porte un manteau chic orange, il se marie à merveille aux couleurs dorées des feuilles et au vert éclatant de l’herbe. Un vrai tableau. Originaire d’Orléans, cette femme active s’est installée au quartier il y a dix ans. Sans préjugés. Ce qui l’a attiré c’est les prix à l’achat défiant toute concurrence. À Lyon, c’est 3 355 euros le mètre carré contre 1900 euros ici. Elle profite de la restructuration sociale. « Petit à petit il y a un mélange des populations. Le quartier s’est désenclavé, le ghetto est mort. »

Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien…

Ozlem Unal

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