Raïssa n’a pas encore 20 ans, le plus bel âge de la vie paraît-il. Originaire de La Villeneuve à Grenoble, elle rêve de prendre son envol et d’en partir même si elle aime ce quartier populaire qu’elle habite depuis toujours et qui lui a donné ce qu’elle considère comme sa véritable identité. « Quand je vais dans le pays d’origine de mes parents, l’Algérie, je suis une Française et ici, je suis une Arabe. Dans le quartier, c’est là où je me reconnais le plus. C’est une troisième identité » dit-elle avec une pointe d’accent dauphinois.

Cet amour pour La Villeneuve a connu des soubresauts et n’est pas inconditionnel : « A 15 ans, je ne jurais que par le quartier puis à 17 ans, je le rejetais avec dégoût. Aujourd’hui je suis sereine. Je l’aime et je l’assume même si je ne me vois pas y habiter toute ma vie. » Et sur les événements de juillet 2010 qui ont secoué son quartier, elle a un avis bien tranché. « Après la mort du jeune, la réaction de la police a été disproportionnée. L’hélico tournait sans cesse sans parler des contrôles ! Ils ont forcé sur le sentiment d’insécurité… Par contre, avant cette histoire, tu pouvais bien attendre 2 heures avant que la police n’arrive quand tu les appelais pour régler un problème. Bref, ils ont fait un gros coup sur le moment pour faire régner l’ordre mais aujourd’hui, rien n’a changé par rapport à avant… » estime Raïssa.

La jeune fille connaît d’autant plus le quartier, qu’elle y est scolarisée, dans un établissement qui lui a redonné le goût de l’école. Avant elle faisait partie de ces fameux décrocheurs que le Clept, l’annexe du lycée Mounier, a réconcilié avec les études. « Au départ, j’ai commencé ma scolarité à l’externat Notre Dame puis quand mon papa s’est retrouvé au chômage, j’ai intégré le collège public du quartier. Ça n’avait plus rien à voir. Tout était différent. Le bazar en classe par exemple. Et puis j’ai dû me battre physiquement pour m’imposer, pour ne pas être victimisée le reste de l’année. Ensuite, quand je suis arrivée au lycée Mounier, j’ai commencé à décrocher. J’avais l’impression d’être nulle et aussi, je me laissais engrainer par ceux qui ne voulaient pas bosser. J’avais aussi l’impression que les profs s’en foutaient de moi. Mais après plusieurs mois de décrochage, on m’a proposé d’intégrer le Clept, et là, ça a tout changé pour moi »…

En plus du goût d’apprendre, Raïssa pense même avoir été personnellement transformée par sa confrontation avec d’autres univers: « Depuis que je suis au Clept, j’ai découvert un autre monde ! » Et d’élargir son cercle d’amis à des personnes qu’elle n’imaginait ne jamais côtoyer : « Le Clept m’a permis de connaître Thibaud par exemple. Il habite La Villeneuve avec sa mère depuis le divorce de ses parents. Avant, je ne lui avais jamais parlé alors qu’on habite le même quartier. Pour moi, c’était le « petit Français » avec qui je n’avais aucun point commun. Au Clept, on a appris à se connaître, on a sympathisé et aujourd’hui c’est l’un de mes meilleurs amis ! ».

Quand Raïssa croise ses anciennes copines du quartier, l’effet miroir joue à plein : « Maintenant je me sens entre deux chaises en fait. Entre mes amis du Clept qui sont francisés entre guillemets et entre certaines de mes amies d’enfance qui ne sont jamais vraiment « sorties » du quartier et qui ne songent qu’à fonder une famille. Avant j’étais comme elles. Et ces copines, je les comprends. Déjà c’est un rêve romantique de se marier mais aussi parce qu’autour de nous, c’est comme ça. Quand on ne connaît que le quartier, on ne se rend pas compte qu’il existe autre chose… Beaucoup de jeunes filles partent de chez elles quand elles se marient et pas avant. Moi, je veux étudier, partir, bouger de Grenoble d’abord… Aujourd’hui, je me rends compte de mon évolution personnelle et ça me fait bizarre. »

Et les loisirs ? « Je ne peux pas beaucoup sortir. Ma mère me serre la vis mais dés que je peux, je rejoins mes amis. On n’a pas beaucoup de moyens donc souvent on reste dans une voiture à refaire le monde. Parfois avec Thibaud et ma meilleure amie Jawhara, que j’ai connue aussi au Clept, on se pose à la terrasse de La Table Ronde, notre café préféré du centre ville et on s’amuse à mater les passants. On fait le concours des meilleures vannes et on se prend de ces fous-rires ! ».

Mais Raïssa et ses amis ne font pas que s’amuser. Souvent les débats de société animent leur conversation. « Déjà sur la place des jeunes des quartiers dans la société. Pour moi la France est une mère indigne qui n’assume pas ses enfants métissés. Je pense que beaucoup de jeunes vivent dans un mal-être mais ils n’arrivent pas forcément à mettre des mots sur ce qu’ils vivent. Certains foutent la merde. C’est leur façon d’exister. Je ne veux pas les faire passer pour des victimes mais la France ne veut pas leur faire de place non plus… On parle de plus en plus de discrimination positive mais pour moi, ça reste de la discrimination. Pour un jeune Français défavorisé, on ne va pas se préoccuper de ses origines auvergnates ou pas. Pour un jeune défavorisé d’origine immigrée, on ne parlera que de ça, ses origines ! Il faut que la France accepte qu’elle est devenue  métissée et qu’elle s’occupe de tous ses enfants. »

Un autre thème la préoccupe. L’islamophobie. « Je suis très croyante mais pas très pratiquante. Pourtant, je pense qu’on demande aux musulmans d’être plus ouverts d’esprit que les autres, les laïcs ou les croyants d’autres religions. » Et la récente affaire Charlie Hebdo ne la laisse pas indifférente : « Pour moi, mettre une caricature du prophète, ce n’est pas respectueux envers les musulmans et ça créé des tensions. Moi ça me choque. Avec Thibaud, on ne partage pas du tout le même point de vue sur le sujet et sur les limites de la liberté d’expression. Ceci dit, j’aime bien débattre avec des gens qui ne partagent pas du tout mon avis ! ».

Et la politique, Raïssa ? « Je compte aller voter en 2012, ce sera la première fois mais franchement, pas avec une grande conviction. La politique, j’y crois pas vraiment… En plus, de nos jours, le vote, ça compte plus trop. En Grèce, en Italie, c’est la bourse qui a pris le dessus sur le bulletin de vote. » Sans révéler le nom de celui qui recevra sa voix, la primo-électrice sème tout de même quelques indices mais son candidat ne l’enthousiasme guère : « Je voterai pour celui qui a été choisi mais c’est plus pour son parti que pour lui. Moi, j’aurais préféré un Obama à la française qui représente la nouvelle France mais bon… Je me déplacerai pour éviter le pire mais, à ces présidentielles, c’est vraiment par défaut que j’irai voter.»

La stimulation intellectuelle lors de débats d’actualité est sur le point de reprendre : Raïssa a rendez-vous avec Thibaud devant une boutique de fringues à Grand’Place, le centre commercial attenant à La Villeneuve, avant de partir pour le centre ville. De quoi passer un autre samedi après-midi entre amis et se constituer un stock de souvenirs de jeunesse inoubliables avant de pouvoir s’envoler, après son Bac, vers d’autres cieux, loin de son Grenoble natal. « J’aimerais devenir agent d’escale. J’ai toujours eu envie de travailler dans un aéroport. Pour ça, il faudrait que je fasse un IUT Transport et logistique. J’adorerais aller étudier à Paris parce que c’est la capitale ou à Montpellier parce que c’est une grande ville du sud » rêve-t-elle sourire aux lèvres, les yeux remplis d’espoir.

Sandrine Dionys.

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