Quelle est l’étendue du phénomène de polygamie en France? Selon l’Institut national d’études démographiques (INED), il y aurait 5 000 familles polygames, ce qui diffère sensiblement des 20 000 familles annoncées par le ministère de l’Intérieur en 2005. Malienne d’origine, je viens d’un pays où la polygamie touche près de 40 % de la population, et je connais une dizaine de familles installées en Ile-de-France qui vivent cette situation. Il me semble intéressant et même nécessaire d’en parler car cette pratique, bien qu’interdite par la législation française, touche encore de nombreuses familles. De plus les formes que la polygamie prend en Afrique et en France sont très différentes.

Fatou est Malienne, 42 ans, elle vit en France depuis près de 26 ans. Mariée et mère de six enfants elle a côtoyé au Mali et continue de fréquenter dans la région parisienne des familles où la polygamie est pratiquée.

« Ici, il y a beaucoup de violence dans les familles africaines où on pratique la polygamie, les épouses se battent et se disputent sans arrêt. Ça peut aller très loin. Je me souviens de D., une jeune seconde épouse vivant à Bobigny qui, excédée par sa coépouse, fit chauffer plusieurs litres d’eau jusqu’à ébullition et ébouillanta cette dernière pendant qu’elle se reposait après une dispute. Le même cas de figure s’est produit au sein d’une autre famille à Bondy sauf que c’est de l’huile qui a été utilisée. Dans les deux cas, ces deux femmes touchées sur presque tout le corps ont été hospitalisées pendant plusieurs mois. Elles ont ensuite subi plusieurs années de rééducation et ont été placées dans un autre appartement à leur sortie. Depuis, elles restent cloîtrées chez elles. »

Quant aux agresseurs, elles ont évidemment subi une garde à vue mais sans plus. Il n’y a pas eu de poursuites judiciaires dans un cas, et dans l’autre, elles ont été abandonnées. Dans les deux cas, cela est dû à la pression exercée par la famille : « Ils disent que ce serait injuste de porter plainte car c’est avant tout une mère qui a des enfants en bas âge, en plus porter plainte ne rapportera rien à la victime ». Mais la justification récurrente est que « de toutes façons, si c’est arrivé, c’est que Dieu le voulait, on ne peut donc rien y faire ».

Dans d’autres cas, le mari s’en mêle et soutient généralement la cause de sa deuxième épouse. Souvent ils battent la première femme. « Une de mes amies, ici à Bondy, était dans ce cas-là, elle venait d’être longuement battue par son mari et sa deuxième épouse. Lorsque son mari est sorti pour aller travailler, elle s’est jetée sur sa coépouse et lui a arraché une bonne partie de l’oreille avec ses dents. La deuxième épouse a perdu connaissance, ses enfants, tous très jeunes, ont tenté de la réanimer et après avoir mis le bout d’oreille dans un tissu, ils sont partis à l’hôpital. Evidemment, il aurait fallu conserver le bout arraché dans de la glace. Plusieurs années plus tard, on lui a prélevé de la peau sur sa cuisse pour la greffer à la place de l’oreille »…

Le problème est que dans les banlieues, les familles vivent en HLM, et les femmes, faiblement scolarisées, n’exercent pas d’activité professionnelle. Quand il prend une seconde épouse, par choix personnel ou sous pression familiale, le mari ne consulte pas sa première femme, car « ces affaires ne la regardent pas ». Il la fait venir en France quelques temps plus tard. Les relations s’enveniment très vite: vivre dans un espace aussi restreint qu’un HLM, ajouté au manque d’intégration et d’activité professionnelle, cela ne peut qu’entraîner des conflits !

Lorsqu’on interroge la génération née en France, le choix est généralement celui de la monogamie. Elevés et éduqués dans un pays monogame, ils rejettent violemment cette coutume. Mohammed, 26 ans, a une position assez répandue: « Premièrement, ça fait trop de problèmes de crêpages de chignon, et deuxièmement, c’est être infidèle ». Quant aux femmes, la réponse est encore plus tranchée : « Jamais ! Je suis une femme respectable et à respecter ». Une jeune Bondynoise en Mathématiques supérieures : « La polygamie, je trouve ça … ignoble! C’est considérer les femmes comme des objets qu’on collectionne ! Il y a des limites à l’indécence ! Un mariage c’est sacré. Un mari ça ne se partage pas… Il jure fidélité à sa femme… mais c’est quoi la fidélité quand il y a deux femmes ? C’est révoltant ! ». Cependant, je crains qu’un petit pourcentage, sur le modèle de nos pères, continue de perpétuer aveuglément cette coutume.

J’ai moi-même un oncle vivant au Mali qui ne se lasse pas de faire la morale et d’insulter son fils vivant en France, sous prétexte qu’il n’a « qu’une seule femme » : « Tu n’as pas honte ? Moi, à ton âge, j’avais déjà plusieurs femmes et pleins d’enfants, alors que toi tu n’en possèdes qu’une ! Tu es un lâche, tu te comportes comme si tu avais peur des femmes ! » Ne cesse-t-il de répéter. Une autre justification serait qu’en Afrique les traditions c’est sacré. C’est pourquoi on trouve très peu de personnes qui se dressent contre elles. Au contraire, on les approuve vivement : si un homme veut une épouse aujourd’hui, il sera encouragé par son entourage et pour en avoir une, il suffira d’un coup de téléphone. La famille résidant au pays se chargera du reste, du moins jusqu’à son expédition en France…

Hatoumata Magassa (Lycée Jean Renoir)

Hatoumata Magassa

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