Si l’on s’en tient à leur réputation, les banlieues sont logiquement sources de toutes sortes de maux et de troubles pour les individus qui y habitent. Le monde des banlieues souffre-t-il davantage de maladies mentales? Etonnamment non, si l’on en croit Patrick Chaltiel, chef de service à la clinique psychiatrique du Bois de Bondy (Nord), ouverte en l’an 2000 tout près du canal de l’Ourcq. « La banlieue comptabilise le même taux de maladies mentales sévères. Environ 3% de décompensation, dont 1% de schizophrènes, 1% de maniaco-dépressifs et 1% d’autres ». En revanche, le taux de dépressions et d’autres maladies explose. Ce qui explique en grande partie la croissance des consultations psy. Le chiffre du Dr Chaltiel fait froid dans le dos: « Le nombre de patients suivis par la clinique a augmenté de 64% ces sept dernières années, alors que dans la même période, le personnel soignant a chuté de 12% ».

Sur 70 interventions hebdomadaire en moyenne à l’extérieur, la clinique recense 50% de cas liés à la problématique sociale, psychologique, interculturelle, au mode de vie, à la violence conjugale, la maltraitance, à l’abandon. « Sur le plan statistiques, nous somme dans ce domaine nettement au-dessus des moyennes ». C’est encore plus vrai pour les indicateurs de morbidité: le diabète, le HIV, l’alcoolisme, le cancer, les cirrhoses etc Dans tous ces domaines, la Seine-St-Denis est dans le rouge foncé. « Etrangement sauf pour le taux de suicide ».

Les visites extérieures des agents de la clinique sont un indicateur de détresse: « Certains patients ont des conditions de vie inhumaines ». Les SFD dorment dans des sous-sols pleins de rats, certains n’ont plus ni eau ni électricité, d’autres n’ont que l’hôtel et des allocations adultes-handicapés. Mais il y a aussi ceux qui vivent le stress quotidienne de la violence près de chez eux, qui craignent de rentrer à domicile, perpétuellement intimidés, brimés, voir violentés, qui souffrent du bruit permanent ou du silence pesant, qui au jour le jour, se demandent dans quel état ils retrouveront leur véhicule, si leurs enfants n’ont pas été maltraité sur le chemin de l’école etc…

« La banlieue nous confronte en permanence à la détresse psychosociale », résume le Dr Chaltiel. Et elle touche tous les secteurs: le service d’urgence de l’hôpital général, les assistants sociaux, la police, les élus etc…Face à cette demande, immédiate, « on ne pouvait pas continuer à se renvoyer les gens les uns les autres. C’est pourquoi j’ai mis en place l’Interface, un groupe d’échanges multidisciplinaires sur la détresse psychologique et sociale, qui regroupe tous les acteurs ». Ça existe depuis cinq ans et ça fonctionne très bien. De manière générale, d’ailleurs, le Dr Chaltiel se félicite que la psychiatrie, qui doit se réinventer en permanence dans les banlieues (populations immigrées, métissage, ethno-psychiatrie etc.) débouche assez souvent sur des solutions acceptables.

A ce jour la clinique compte une dizaine d’équivalents plein temps médicaux, 35 infirmiers 15 psychologues-travailleurs sociaux et 20 lits. « Ce qui est bien. Mais hélas, je crains que le travail assez exceptionnel qui a été accompli jusqu’ici ne se dégrade. La santé est dans l’œil du cyclone des économies d’Etat. On le voit bien venir. L’insécurité grandit dans les centres parce que le personnel soignant n’est plus formé depuis 1992.

La France avait longtemps été en pointe en Europe dans le domaine psychiatrique. Autrefois, il n’y avait qu’un seul asile psychiatrique à Ville-Evrard qui a connu de célèbres clients comme Camille Claudel ou Antonin Arthaud. Mais on a décidé de l’éclater pour privilégier la psychiatrie de secteur, fruit d’un très fort militantisme à l’ intérieur de la profession. Ça a été un succès, selon Patrick Chaltiel. « Actuellement, cette clinique couvre une population sur deux secteurs (dont Romainville/Noisy-le-sec et Bondy), 70’000 habitants en tout.

Mais la psychiatrie est aussi l’enfant pauvre de la médecine en France. La maladie mentale est toujours plus perçue comme un état de paresse, coûteux pour la société. Le malade est vu comme inutile voire dangereux, précise le chef de service. « Je pressens un recul des élus dans le domaine, alors que notre travail décentralisé commence à vraiment porter ses fruits ». Mais la France, qui compte 12’000 psychiatres (le taux par habitant le plus élevé d’Europe) ne peut compter que sur 3000 d’entre eux pour le service public. « Les libéraux se sont tournés vers la bobologie, plus profitable, moins astreignante ». Un virage qui témoigne de l’air du temps. Un peu nauséabond.

Par Michel Beuret

Michel Beuret

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