SAMEDI. Il y a des jours où on n’aime pas se lever. Cela tombe bien, c’est le concept du samedi matin. Comme je ne vis que par procuration, je fais ma ménagère de moins de 30 ans et regarde un programme débilitant. « Un dîner presque parfait », voilà le divertissement à l’intérêt relatif qui m’hypnotise. Cette émission c’est comme le capitalisme. Une bonne idée dévoyée par les bas instincts de l’homme. Les participants sont de vraies têtes à claque qui ont toujours des robots super perfectionnés qu’on imaginerait plus dans un bloc opératoire.

Là où ça se gâte, c’est lorsque les invités se notent entre eux. Moi avec ma chance légendaire, je suis sûre que je ne tomberais que sur la brochette de cas sociaux, me découvrirait une allergie improbable ou mourrais d’une intoxication alimentaire. A force de regarder l’émission j’en connais le mécanisme par cœur. Il y a la peste super exigeante. Et un homme qui a tout vu et tout cuisiné, qui a fait le Vietnam, le tour du monde et un tour sur la Lune. C’est encore mieux quand il fait des blagues pourries.

Les commentaires entre les compétiteurs sont acrimonieux :  « J’ai bien aimé l’entrée mais j’ai trouvé ça un peu fade. Et la consistance n’était pas très appétissante… » Summum de la mauvaise foi : « Je vais mettre un 2 à Nicole parce que j’exècre la tomate, les carottes, la viande, le poisson, les œufs. » Là, une seule réflexion me vient à l’esprit : « Mais pourquoi donc participer à une émission culinaire si tout ce que tu peux manger c’est un morceau de pain nature ? » Ils sont encore plus forts lorsqu’ils assaillent l’hôte de questions. L’hôte, qui a passé sa journée dans la cuisine, fait semblant d’apprécier leur compagnie, se retrouve avec de la piquette ou des fleurs hideuses gentiment offertes par les convives et doit flipper devant la quantité de vaisselle qu’il va devoir nettoyer.

Les interrogations sont invariablement les mêmes. « Ton pain, tu l’as fait toi-même ? » « Et le bœuf, tu l’as tué de tes mains ? » « Comment tu l’as faite, ta pâte feuilletée ? » « Et ton poisson… » Y a quand même eu un candidat motivé qui a construit lui-même un four pour fumer le poisson ! Moi, ça me donne envie d’organiser un dîner sur le thème « Union soviétique » Sans tickets de rationnement, pas de dîner. Cela développe la créativité et permet aux invités d’imaginer leur repas. Et dire que cette émission ne t’apprend même pas à cuisiner. Le Joël Robuchon qui sommeille en moi ne demande pourtant qu’à s’éveiller. Quoique… Les verrines de tarte de saumon au vinaigre de framboise sur son lit de noix de Saint-Jacques, ça ne me tente pas des masses.

DIMANCHE. Je n’ai pas le numéro d’E.T. mais au rythme où ça va il ne va pas tarder à m’appeler, lui qui affectionne tant le téléphone. La fête est finie, maintenant j’ai des devoirs. J’ai décidé d’être sérieuse. Mais mes amis semblent s’être donné le mot pour m’appeler. Chez moi, c’est devenu une succursale de SOS détresse amitié. Ne vous méprenez pas, j’adore parler au téléphone. A tel point que si le cancer du cerveau doit passer par quelqu’un, ce sera par moi. Pour une fois, à l’autre bout de la ligne, ce n’était pas le psychopathe habituel qui me harcèle. Blague à part, j’ai un peu peur. Cette histoire-là risque de se finir en remake de « Liaison fatale ». Pas de chance pour moi qui n’aime que « Les liaisons Dangereuses », et rêve d’être Cécile de Volanges qui a réussi à dompter le vicomte de Valmont. Heureusement que je n’ai pas de lapin blanc.

Quand les appels cessent sur mon portable, aussi prisé que le téléphone rouge entre Moscou et Washington pendant la Guerre froide, les SMS prennent le relais. J’ai un pouce aussi musclé que celui des sœurs Williams à force d’en envoyer et d’en recevoir. Là, c’est moi la psychopathe. Mais c’est la faute aux formules illimitées. Avant, dans ton SMS, tu détaillais ta vie en 160 caractères. Maintenant j’en envoie pour ne rien dire, genre « Je mange une pomme ». Bon, ce n’est pas crédible, je suis allergique aux fruits et aux légumes, c’était juste pour faire la fille qui mange sain.

De toute façon, quand je me prends la tête à écrire un long texto, les gens répondent d’un énervant « Ok. » Alors que je révélais tout du sens de la vie, mes plus sombres secrets et sentiments. Le plus dangereux lorsqu’on est atteint, comme moi, du syndrome Pierre Richard, c’est d’envoyer un SMS au mauvais destinataire. Dans ces cas-là, il ne s’agit pas du texto qui parle de la pomme, mais de celui où il est précisément question de la personne qui n’aurait pas dû le recevoir.

Là, deux solutions. La dénégation sarkozienne, comme lors de son « si tu reviens j’annule tout ». Ou mentir. Mais alors il faut invoquer son jumeau astral, sa toxicomanie, sa schizophrénie ou même accuser de manière éhontée le petit frère, le pote alcoolique qui s’est amusée à envoyer n’importe quoi. Pour ça, faut être passé pas l’Actor Studio. Je vous laisse deviner ce que j’ai fait. Sinon, bien entendu, j’ai commencé mon travail à une heure décente. 23 heures.

LUNDI. Parfois on en vient à regretter des événements traumatisants. Depuis que je suis à l’école, je déplore qu’on n’ait pas de cantine scolaire. Non pas que le fin gastronome que je suis ait aimé un jour ce que j’y ai mangé. En fait, ça m’éviterais juste de me prendre la tête pour savoir où déjeuner. La cantine a été mon fantasme ultime jusqu’au lycée. Pendant que ma cordon bleue de mère s’échinait à préparer de bons déjeuners, il se passait plein de chose pendant l’heure du déjeuner. Si j’ai échappé aux désordres intestinaux dus à la nourriture particulière des restaurants scolaires, ma vie sociale de primaire a considérablement été sacrifiée.

Au lycée, j’ai enfin découvert ce monde qui m’a longtemps paru si impénétrable. J’ai déchanté et ai songé très vite à développer une anorexie voire à entamer une grève de la faim par solidarité avec ces fameux enfants éthiopiens. A chaque fois je pensais à eux quand je ne voulais rien manger. Je n’aurais pas été contre qu’ils mangent à ma place quand il y avait du foie au menu.

Je suis intimement persuadée que mon lycée achetait des légumes de contrebande poussés en Ukraine, près d’une usine nucléaire aussi solide qu’une mine chilienne. Les tomates avaient la taille de citrouilles. Et puis on les mangeait pendant une semaine, sous toutes leurs formes, de l’entrée au dessert. Ou presque Je suis sûre aussi qu’on a joué les cobayes pour les premiers essais d’OGM. Mais aujourd’hui je me dis que le dilemme va cesser. Ma vie est faite d’indécisions. Eau plate ou gazeuse, et me voilà plongée dans un questionnement digne du « Choix de Sophie ». J’ai un rendez-vous au sommet avec ma sœur. Elle me demande par gentillesse de choisir un endroit… Trop de choix tue le choix. Alors que secrètement je maudis la société de consommation et me dis qu’on serait tous heureux si on retournait au temps de Brejnev, je dois choisir. Nous avons atterri dans un fast-food.

MARDI. La grève. C’est drôle, j’ai l’impression d’avoir déjà écrit cette phrase. En réalité, je m’aperçois que les grèves, c’est de l’arnaque. Il y a des métros qui fonctionnent. De toute façon, je trouve que travailler jusqu’à 65 ans c’est déjà trop, alors 67 c’est une éternité. Nos amis grévistes feraient mieux de s’inspirer du Che, qui disait : « Soyons réalistes, demandons l’impossible. » Je précise pour les lecteurs les plus jeunes que Che Guevara n’est pas seulement un joli jeune homme dont la tête orne des tee-shirts made in China, il a aussi écrit des choses… Le rêve, impossible, c’est d’être rentière. Je songe à ce plan de carrière depuis que je suis tombée amoureuse d’une bague Cartier. Je suis même prête à reconsidérer mon dégoût du mariage pour l’avoir.

Il paraît qu’il existe une famille homonyme à la mienne. Un homme rencontré un jour m’a dit : « Oh, c’est une très grande et très riche famille en Algérie. Ils sont à Constantine. » Et zut, à 300 kilomètres, c’était bon. Ma famille est certes grande mais riche, pas vraiment. Je l’ai détrompé et il a compris qu’il avait fait une erreur de casting. L’espace d’un instant j’ai cru que la vie avait arrêté de s’amuser bêtement avec moi. Eh bien non, j’ai compris que je devrais travailler pour vivre…

MERCREDI. A l’école, ils ont décidé de refaire notre culture cinématographique et de nous projeter un film mythique sur des journalistes comme on n’en fait plus. « Les hommes du président », d’Alan Pakula. C’est sûr que dans le milieu, j’en ai pas croisé des tonnes, des sosies de Robert Redford – jeune, je précise –, sinon cela ferait bien longtemps que je l’aurais au doigt, ma bague. Donc le Watergate. Le rêve de tout journaliste. Même s’ils ont un peu galéré avec leurs annuaires, le téléphone à cadran et leurs machines à écrire, ça reste le summum de l’enquête. Le problème c’est qu’à l’école, les profs nous précisent bien que le métier est en crise. En gros, l’idée c’est qu’on devienne polyvalents. Et qu’on accepte de faire le New York Times avec les moyens d’un journal zimbabwéen. Non, pourquoi chercher si loin : un journal français.

Comme j’aime les causes perdues, je suis toujours contente de mon choix de carrière. La preuve, j’espère toujours que Romain Gary sorte un nouveau roman et que les Beatles vont se reformer. Au pire des cas, si j’en ai marre du journalisme, je deviens mineur au Chili. Avec un peu de chance, j’aurai aussi un Ipad offert par Steve Jobs. Avec ça, on doit bien trouver une application pour réaliser l’enquête du siècle.

JEUDI. Avec ma fine équipe nous avons été invités à une projection de film en avant-première. Avec un cocktail auparavant, afin de nous mettre dans de bonnes dispositions. Le scénario tient en deux lignes. Un homme, une femme. Ils s’aiment. Mais n’ont pas la même culture. Et comme la vie n’est pas un chemin bordé de roses, ils vont vivre des tas de péripéties.

Une réflexion dans le film m’a interpellée. On demande au personnage auvergnat d’où il vient. La veille – on n’est plus dans le film –, une fille m’a demandé mon prénom. A ma réponse, elle s’est empressée de me demander : « De quel pays tu viens ? » Avec mon prénom à coucher sur une peau de mouton, ce n’était pas étonnant. Je veux bien admettre que je n’ai pas la tête d’Astérix, ce qui m’arrange dans un sens. Les moustaches blondes, les favoris et les casques ailés, c’est un peu difficile à porter.

J’avais trois solutions. Dire que mon grand-père paternel est ouzbèke, ma grand-mère maternelle équatorienne, mon grand-père paternel kirghize et ma seconde grand-mère tadjik. J’aurais ajouté que j’avais un peu de sang letton, uruguayen et namibien pour parfaire le melting-pot. J’ai aussi hésité à inventer une histoire lacrymale d’émigration clandestine, de voyage en zodiac d’occasion, de vente d’allumettes dans le froid parisien pour m’acquitter du loyer de la mansarde louée de mauvais cœur par un affreux marchand de sommeil, passeur de clandestins à ses heures. J’ai plutôt répondu de mauvaise foi et en fausse naïve que je venais de Paris. Certes, je suis née à Barbès mais c’est toujours Paris, non ?

VENDREDI. Ce soir, nous fêtons l’anniversaire de mon neveu. Nous sommes tous réunis, contents, repus après l’excellent repas préparé par ma mère qui ne le surprotège pas du tout et ne le gâte pas trop. Le menu a été composé intégralement par le roi du jour. S’il avait réclamé un gâteau à la carambole et aux kumquats, il l’aurait eu, le petit. Et je suis sûre que s’il avait demandé à ma mère d’égorger elle-même le poulet ou le bœuf, elle l’aurait fait. Jalouse, moi? Pas mon genre…

Alors que nous avons fait un sort à l’ensemble de la nourriture présente sur la table, il a trouvé un bon moyen de relancer la conversation qui ronronnait un peu. Normal, j’étais occupée et ne pouvais orienter la discussion sur l’expo de Larry Clarke ou le futur Prix Goncourt. Il a posé la question qui tue : « Dis, Maman, je suis né car tu voulais un enfant ou c’est à cause d’un préservatif affectueux ? »

Je me dois de le défendre en ce qui concerne cette expression légèrement inappropriée car mon adoré neveu fait des efforts pour enrichir son vocabulaire. Régulièrement, il rajoute un mot compliqué, dont il comprend le sens, dans la conversation. La semaine dernière il a appris « ecchymose ». Cela produit toujours une immense fierté chez sa tante (moi). J’aime bien le mot superfétatoire. Personne ne le comprend mais avec ça, au Scrabble, je suis sûre qu’on explose le score. Et puis, la création involontaire de lapsus, c’est sûrement de famille puisque moi-même il y a quelques temps alors que j’écrivais à un ami, au lieu de dire « je me couche de bonne heure », j’ai écrit « je me couche de bonheur »

On ne peut faire confiance à personne. D’habitude, ma mère, lorsque la conversation s’oriente sur des sujets étranges, fait semblant de ne pas entendre. Mais là, au mot de son petit-fils, elle éclate de rire. Nous nous regardons tous, ne sachant comment interpréter ce soudain sens de l’humour maternel. J’hésite à mettre le feu au rideau, histoire de détourner l’attention. Je n’ai pas eu à le faire. Ma sœur fait sa Jeanne d’Arc et entend d’un coup l’un des convives l’appeler. Cinq minutes plus tard, Alzheimer a contaminé toute la tablée et nous parlons de toute autre chose. Nous voilà parés pour participer au dîner presque parfait.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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