« Ouais, tu n’es pas une vraie algérienne quoi », m’a-t-on souvent renvoyé quand j’avouais ne pas parler l’arabe, ne pas être musulmane ou ne jamais avoir posé un pied au pays. J’ai 22 ans et ma double identité franco-algérienne reste encore trouble. À 22 ans, je reste dans l’incapacité de me définir et mes questionnements identitaires sont balayés par mon père, lui qui est Algérien.

Mon père est né près de Sétif en 1945 et n’a quitté l’Algérie qu’au début des années 80. Pourtant, il m’affirme qu’il ne parle ni ne comprend l’arabe ou les dialectes algériens. Je n’y ai jamais cru.

Un jour, je l’ai surpris en train de tenir une longue conversation avec un voisin du quartier. Mon père, de dos, hochait la tête tandis que cet homme lui parlait en arabe, l’air de rien. Quelque chose bouillonnait en moi, il fallait que je m’approche. Comme s’il était complice du secret, le voisin le saluait déjà et tournait les talons alors que j’arrivais à leur hauteur. Je me retrouvais nez à nez avec mon père, visiblement confus de me trouver ici.

Je m’appelle Zoé, et jusque dans mon prénom, mon père a élevé une frontière

Pourquoi est-ce que le voisin lui parlait-il cette langue qu’il niait connaître ? « Je ne sais pas ma fille, il a dû me confondre avec quelqu’un », s’est-il justifié. Il avait hoché la tête, tout le long, peut-être même lui avait-il répondu et pourtant il m’affirmait sur le coup ne pas avoir saisi un mot de ce qui avait été dit. Il aurait pu faire l’effort de mieux me mentir.

Peut-on oublier une langue après 40 ans ? Pourquoi m’écarter de cette culture ? Elle qui m’est si chère. Je m’appelle Zoé, et jusque dans mon prénom, mon père a élevé une frontière.

Le déni de sa culture comme réponse au traumatisme

J’en ai voulu à mon père. Je lui ai longtemps reproché de me priver de sa culture et de sa langue maternelle jusqu’à ce que je comprenne que ce rejet était sa réponse au traumatisme.

Mon père a perdu sa famille au début de la Guerre d’Algérie, assassinée pour l’exemple par l’armée française. Orphelin dans son pays natal, il a ensuite été forcé de fuir avant la décennie noire. Pour lui, l’Algérie est une succession de déceptions, à cause de cette indépendance faussée et du radicalisme qui y a succédé. Mon père choisit d’enfouir ses racines, car elles réveillent les plaies qu’il tente tant bien que mal de dissimuler. Alors, je n’en parle pas, et je reste frustrée de devoir deviner l’histoire sur le bout de ses lèvres, déchiffrer ce qu’il ne me dit pas. Je sais bien qu’il souffre, son silence ne cesse de me le dire. Mais me contenter de cette transmission silencieuse reste un poids.

Pour ne pas brusquer mon père, j’ai pris l’habitude de faire mes recherches seules. Le peu d’informations que j’ai pu récolter sur son passé, je le dois à ma mère. Française pure jus, sa transmission comporte des limites. Et la réappropriation de la langue arabe est devenue vitale pour moi.

La réappropriation de la langue comme reconquête identitaire

Les silences de mon père ont creusé un vide en moi. Je travaille aujourd’hui à être documentariste sur l’Algérie et je ressens le besoin de me réapproprier une langue essentielle pour nouer des liens avec les miens. Parler français avec des Algériens me parait créer une distance, risquer de faire la « gwer » maniérée.

Ma première envie après avoir quitté le lycée a été de faire des études d’arabe, ce que je fis à Sorbonne Université. Malgré la renommée de cet établissement, nombreux furent ceux qui fronçaient un sourcil ou lâchaient un petit rire de mépris lorsque je leur annonçais ce choix. « Étudier l’arabe ? Mais pour quoi faire ? » Cela n’avait pas de sens, à quoi est-ce que cela me servirait ? L’arabe n’est pas une langue qui s’étudie, un jargon, rien de plus. Cela ne m’a pas découragée. Et je me sens aujourd’hui fière de pouvoir enfin tenir une discussion simple avec les voisins maghrébins de mon quartier.

Couper ses enfants de ses racines crée souvent l’effet contraire

Je compte bien parler couramment l’arabe, les silences de mon père ont nourri ce besoin. Mon père a choisi de se reconstruire en France, de se recréer une identité ici, fuir son passé, à tout prix. Ce sacrifice m’affecte et je ne suis pas la seule. En échangeant autour de moi, j’ai pris conscience que de nombreux jeunes, issus des diasporas, font face à ce gouffre identitaire. En réalité, cette question est centrale au sein de ma génération, celle de la réappropriation de nos cultures d’origine.

Zoé Rehahla

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