Une semaine après le texte controversé sur les journées d’été des Verts à Coutances, nous publions ce post qui relate l’évènement avec un autre regard.

Placide N’Zeza. Rien que pour lui, les dernières journées d’été des Verts à Coutances sont, à mes yeux en tout cas, une véritable réussite. Ce Congolais d’origine, ancien président du Conseil des migrants subsahariens au Maroc, s’exprime à la plénière intitulée « Migrations et mobilités en Europe: Europe forteresse ou terre d’accueil ? »*. Il raconte son histoire, parfois à demi-mots : « Je suis content d’avoir retrouvé ma liberté que j’avais perdue il y a plus de 3 ans. Aujourd’hui je me sens un homme parmi les hommes, mais à cette date de l’année passée, j’étais un homme parmi les animaux. Je vivais dans une forêt. Je vivais dans un campement au Maroc ». Près de Ceuta puis de Mellila, ce rescapé a vu le pire : « Aujourd’hui, je parle de certaines choses dont je ne pouvais pas parler, mais comme je suis libre, je tiens quand même à le dire. (…) J’ai perdu deux tiers de mes amis qui ont péri dans le désert du Sahara.. (…) J’ai vu comment les militaires marocains violaient des femmes, sous nos yeux, nous avons vu comment Médecins sans Frontières venaient dans la forêt pour faire avorter des femmes, de force… ». Placide réside désormais en Suède. Ils sont certainement quelques milliers à avoir vécu une histoire similaire, si tant est qu’ils aient réussi à survivre au pire. Et pourtant on ne les entend jamais.

Venir au fin fond de la Normandie de Briardounet, dans la Manche, en plein territoire atomique (le choix de Coutances fait suite à la manifestation à Cherbourg contre l’EPR), pour entendre cette histoire, voilà qui valait le déplacement. L’Europe est interpellée ; elle qui renvoie sur les pays voisins (Maroc, Libye, etc.) la responsabilité des migrants… Les Verts aussi sont interpellés. Emmanuel Terray, sociologue, leur rappelle leur participation au gouvernement Jospin alors que la politique d’immigration « Chevènement-Vaillant » battait son plein. Le public applaudit pour marquer son soutien à l’apostrophe du sociologue ; d’autant que nombreux sont les militants Verts engagés dans la lutte en faveur des sans-papiers.

Parmi la multitude d’ateliers (une centaine en 3 jours), celui auquel j’assiste plus tard concerne le futur de l’Europe. Cette fois, c’est Pierre Jonckheer, député européen Vert et Belge, qui interpelle les Verts français pour qu’ils remettent l’Europe au centre du débat présidentiel. Est-ce que Dominique Voynet va prendre l’initiative ? C’est loin d’être sûr… Jean-Claude Boual, du forum permanent de la société civile européenne, présente quelques pistes concrètes pour remettre le citoyen au cœur de la machine européenne (qui sont également énumérées dans un livre collectif*). On dépasse enfin le sempiternel face à face oui/non… L’atelier sur le Parti Vert Européen est sur cette lancée : les Verts sont les seuls à avoir un parti européen et les militants tentent désormais de lui donner un peu plus de contenu. Ce n’est pas gagné. On sait comme il est déjà difficile de mettre les Verts français d’accord, alors à l’échelle d’un continent …

D’autres plénières, d’autres ateliers. Certains peuvent laisser sur sa faim, comme la plénière sur l’écologie politique « Que voulons nous voir porter par l’écologie politique ? » où seul Martin Hirsh, président d’Emmaüs France, trouve grâce à mes yeux.

Je pars quand les journalistes arrivent. Ils sont tous là pour la grande finale avec Hulot et Lepage. Pourtant, s’ils avaient fait l’effort de venir un peu plus tôt, ils auraient pu voir que l’ultime plénière n’est pas à l’image du reste des journées d’été. Où sont Placide et les sans-papiers dans les discours de Hulot, Lepage et Pocrain ? Où est l’Europe ? Où sont les propositions pour lutter contre les précarités (plénière du samedi) ? Où sont les banlieues ? L’écologie est peut-être là, mais où est l’écologie politique ?

Finalement, quand on va chez les Verts, on peut voir ce qu’on a envie d’y voir : il y a les réunions de tendances qui se font et se défont et qui souvent dépassent la limite du ridicule, il y a les ateliers sur des sujets aussi importants (les politiques migratoires, l’énergie, le climat, l’économie verte, etc.) que pratiques (formation aux comptes de campagne par le trésorier du parti Toufik Zarrougui, à laquelle Pocrain aurait peut-être du assister…), et parfois ludiques (le rôle social de l’animal de compagnie). Il y a les discussions entre « apparatchiks », ces individus qu’on trouve dans tous les partis et qui n’ont comme seule carrière professionnelle que la carrière politique avec comme objectif ultime un poste d’élu et la conquête du pouvoir aussi limité soit-il. Il y a les militants de terrain qui tentent de jongler entre leur engagement politique et leur vie professionnelle et personnelle, il y a les jeunes qu’on croise aux plénières et qu’on retrouve le soir au bar, il y a les idéalistes, les baba cool, ceux qui chez les Verts tentent de vivre à l’image de leurs idées (pas de voiture, nourriture bio, consommation énergétique limitée…), il y a les banlieusards (dont je suis), il y a les ruraux et les urbains, il y a les bobos, il y a ceux qui sont à la pointe des nouvelles technologies (et qui savourent la zone wifi mise en place sur le site) et ceux qui traînent des pieds et préfèrent le bon vieux stylo… une des choses que tous ces gens ont en commun, c’est l’autocritique permanente qu’ils expriment sur leur parti. Les journaux en font leurs choux gras. Mais quand on est issu de la banlieue, on sait de toutes façons quel crédit apporter aux journalistes paresseux qui préfèrent conforter leurs préjugés plutôt que de prendre le temps pour comprendre et refléter les contradictions et la complexité d’une situation.

Par Sandrine Roginsky

Sandrine Roginsky

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